21C - Dominique B - Où ?

Voilà deux jours que je suis à Donde, petite ville retirée au fond d’une plaine oubliée aux confins du monde vivant. Deux cent quarante cinq habitants résistent encore à l’isolement et au retour des mammouths laineux. Ici, tout est difficile, compliqué et dangereux. Tout le jour, les énormes bêtes paissent au milieu du village et dans les alentours. Les mâles toujours prêts à en découdre pour garder la suprématie dans le troupeau poussent des cris gutturaux et rauques pour impressionner et séduire les femelles. Les jeunes en rut se précipitent sur les troncs des arbres pour essayer de les déraciner et éblouir les jeunes femelles encore libres. Ces chants d’amour primaux sonnent l’alerte pour les habitants. Tout le monde quitte alors maisons et cabanes pour se suspendre aux lianes tressées en réseaux autoroutiers dans la canopée. Les plus rapides occupent les meilleures places, accrochés aux lianes qui relient les chênes les plus anciens, peu susceptibles d’être abattus lors des démonstrations amoureuses. Très entraînés, les villageois, maintenus en suspension d’un seul bras, papotent pour patienter jusqu’à la fin de la nuit. On m’a expliqué que le mammouth ne copule que dans le noir. Pudeur animale ou crainte de la comparaison ? Nul ne sait… J’ai pu trouver une chambre disponible au premier niveau d’un chêne bicentenaire : paillasse de feuilles séchées qui crissent à chaque mouvement, un jeune tronc évidé conduit l’eau d’une grande outre jusqu’à un évier de bois, quelques planches çà et là supportent écuelles et gobelets, quelques livres aussi… « 1984 » d’Orwell bien sûr, mais aussi « Le capital » de Marx et « Justine » de Sade. J’ai préféré tenter de m’endormir en regardant le ciel éparpillé entre les feuilles tremblantes du chêne. Las ! Lorsque sonna l’alerte, je dus grimper jusqu’au troisième niveau pour atteindre les lianes. Mon corps, peu habitué à ces nuits d’escalade et à ces heures de suspension, a souffert dans chacune de ses fibres. Ce matin, à peine puis-je tenir mon gobelet tant mes mains sont douloureuses. Bien que fort hospitaliers, je ne comprends pas ce qui maintient les habitants dans cette dépendance aux mammouths ! Je vais donc emprunter dès demain le tunnel qui me sortira de cet environnement menaçant. Je partirai pour Irgendwo. Deux kilomètres de tunnel creusé dans la montagne proche me conduiront vers une autre plaine.

Irgendwo ! Au sortir du tunnel, un ruban d’un rouge sombre s’étire devant moi, sinuant entre des arbres morts. Le ciel, d’un vert glacial, déverse une lumière vacillante. Pas un bruit. Aucune vie décelable. Un énorme monticule en forme de cône oblige la route à le contourner. Au sortir du virage, Irgendwo apparaît. Aucun immeuble, seules des maisons aux toits plats occupent l’espace devant moi. Toutes blanches, anguleuses. L’ombre ici est couleur safran, ce jaune moins douloureux que celui du souffre. Aucune fenêtre. Aucune porte non plus. Des murs pleins séparent des escaliers qui grimpent jusqu’aux toits. Personne. Nulle part. Où frapper pour trouver refuge ? Je me perds dans ce dédale d’escaliers, grimpe sur quelques toits pour repérer un signe de vie. Rien. Je déambule, incrédule. Aucune menace cependant. J’ai soif. Apparait alors un très vieil homme, caché par une ample membrane blanche, le visage absent sous un capuchon. Il me tend une louche luisante remplie d’une eau fraîche que je bois d’un trait puis disparaît sous un escalier. Je tente de le suivre mais je me heurte à un mur surmonté d’un autre escalier devant lequel, perplexe, je m’allonge. Le sol se moule sur mon corps. Dormir un moment me fera du bien avant de reprendre mon chemin.

Je partirai ce soir pour Elsewhere….