22 - Corinne LN - La capuche

LA CAPUCHE

Sarah a toujours adoré se coucher tard, tant pis si ses réveils sont parfois difficiles et ses retards récurrents au bureau plus ou moins appréciés par la direction. Le soir, dans son petit appartement douillet, elle écoute de la musique, elle regarde de vieux films ou elle se plonge dans un livre, lovée dans son vieux canapé moelleux. Il lui suffit de lever les yeux pour admirer les toits de Montmartre et apercevoir la courette qui sépare l’escalier de l’immeuble de la porte cochère qui donne sur la rue. C’est ainsi qu’elle a remarqué l’étrange manège du voisin du sixième et dernier étage, un homme plutôt discret. Sarah ne l’a pas croisé dans l’escalier une seule fois depuis qu’elle a emménagé il y a bientôt quatre ans mais tous les soirs vers minuit, elle l’entend descendre silencieusement le vieil escalier en chêne. Il dépose un petit sac d’ordures dans les poubelles de l’immeuble dans la cour avant de disparaitre dans la rue. Il semble plutôt grand, longiligne et, chose curieuse, été comme hiver il porte toujours une grande capuche qui dissimule son visage. Plus bizarre encore, ses volets sont toujours à demi fermés pendant la journée comme s’il craignait qu’on ne l’aperçoive de l’extérieur. Tout cela est bien intrigant mais dans cet immeuble sans gardien difficile d’avoir des informations crédibles sur ses voisins. Sarah a fini par en toucher un mot à la vieille rombière du premier qui, faute d’en savoir plus, lui a proposé des scénarios allant du jeune rentier au psychopathe en passant par le braqueur, le violeur ou l’assassin cherchant à se cacher de la justice. Seule certitude, il s’agit bien d’un homme car son rare courrier arrive au nom de Monsieur Paul Perkins. Il y a une dizaine d’années, il a remplacé dans le petit deux-pièces sous les toits une famille qui souhaitait s’agrandir et depuis personne ne songe à se plaindre de lui. C’est le voisin idéal, d’une discrétion extrême, il ne fait aucun bruit, n’a pas d’animaux et ne fait jamais de travaux. Un jour Sarah a frappé à sa porte sous un prétexte fallacieux mais elle n’a reçu aucune réponse ni entendu le moindre bruit dans l’appartement. Elle n’a jamais réussi à savoir non plus à quelle heure il rentre de ses escapades nocturnes mais sans doute au petit matin car elle est déjà dans les bras de Morphée. Elle a bien essayé de patienter une fois ou deux mais au petit matin ses paupières deviennent trop lourdes. La mystérieuse vie nocturne de Paul Perkins attise la curiosité de Sarah depuis des semaines si bien qu’un jour, n’y tenant plus, elle décide de le suivre en catimini afin de découvrir où il se rend ainsi en pleine nuit et de savoir peut-être enfin à quoi il ressemble. Adolescente, Sarah rêvait d’être détective privée et bien elle va enfin savoir si elle est douée pour les filatures.

Un samedi soir d’automne, elle se prépare, délibérément vêtue de noir, un bonnet dissimulant ses longs cheveux blonds. Après avoir attendu le passage de son voisin, manteau sur le dos et sac en bandoulière, elle lui emboite le pas dès sa sortie de l’immeuble. Le samedi est un choix stratégique car les rues de Montmartre sont très animées et elle passera ainsi plus facilement inaperçue. Elle ignore que Monsieur Perkins et sa grande capuche vont l’entrainer dans une folle équipée. Contrairement à Sarah qui est petite et un peu boulotte, l’homme à capuche a des jambes interminables et sans doute une très bonne condition physique. Il marche d’un pas vif et ses longues enjambées mettent la jeune femme à l’épreuve, elle a pourtant chaussé de bonnes baskets pour l’occasion. Sarah trottine en secret derrière son voisin pendant deux bonnes heures dans les rues escarpées de Montmartre le cœur battant et les poumons au bord de l’explosion. L’homme semble prendre plaisir à arpenter les trottoirs, montant et descendant les ruelles sans relâche au point que Sarah craint même un instant d’avoir été démasquée.

« Heureusement que ce n’est pas un adepte du jogging » pense t’elle en soupirant quand il s’attaque aux marches du Sacré Cœur. En haut, Monsieur Perkins s’arrête enfin quelques minutes pour profiter de la vue somptueuse sur la nuit parisienne le visage toujours dissimulé par les larges rebords de sa capuche. Sarah en profite pour reprendre son souffle, elle commence à rêver de se glisser sous sa couette mais ne renoncerait pour rien au monde. Elle veille à lui tourner le dos pour ne pas se faire remarquer, heureusement, même à cette heure tardive, il y a encore quelques touristes et quelques fêtards dans les rues pour noyer le poisson.

Puis Monsieur Perkins reprend son chemin dans les rues déjà plus tranquilles. Il se fait alpaguer par un clochard ivre mort que Sarah réussit à éviter car il tient à peine sur ses jambes. Puis il tourne dans une rue pentue qui longe le mur du cimetière de Montmartre. Soudain, il s’arrête, jette un coup d’œil autour de lui, sort une clé de sa poche et disparait. Sarah qui est restée prudemment à distance lui emboite aussitôt le pas priant pour qu’il n’ait pas refermé à clé l’étroite porte métallique mais elle s’ouvre sur le cimetière en grinçant sinistrement. Le cœur battant Sarah se faufile entre les tombes, évitant de marcher sur les graviers pour ne pas faire de bruit. Elle connait ce cimetière, elle est venue de temps en temps fleurir le caveau familial mais jamais en pleine nuit. Bien sûr elle ne craint pas de croiser un mort vivant mais plutôt de faire une mauvaise rencontre avec des dealers qui choisissent souvent ces endroits tranquilles pour leur petit trafic. Voilà peut-être l’explication ? M. Perkins tremperait-il dans le trafic de drogue, pourtant il semble mener une vie bien modeste? Mais que fait-il dans un cimetière en pleine nuit et comment la clé de cette porte dérobée est-elle en sa possession ? Sarah va enfin avoir le fin mot de l’histoire si elle a le courage d’aller plus loin, mais elle hésite car la nuit sans lune est très sombre et les caveaux semblent cacher de noirs secrets. Les miaulements déchirants d’un combat de chats la font sursauter. Elle est sur le point de rebrousser chemin quand soudain elle aperçoit son voisin un peu plus loin. Il est seul, accroupi devant une tombe couverte de fleurs et il ramasse un pot de chrysanthèmes probablement renversé par le vent. A la fois étonnée et un peu rassurée, elle décide finalement de s’approcher. Elle se tient à peine à trois mètres derrière lui quand soudain d’un geste vif il rabat sa capuche. Sarah a le temps d’apercevoir un paquet de cheveux blancs comme neige avant qu’il ne tourne vers elle un visage aux traits anguleux d’une pâleur cadavérique. Quand il pose sur elle ses pupilles écarlates, Sarah perd son sang-froid. Elle pousse un cri d’effroi avant de s’enfuir à toutes jambes comme une gamine effarouchée. Elle ne s’arrête qu’une fois arrivée chez elle, sa porte d’entrée fermée à double tour. Là le ridicule de la situation lui saute aux yeux et elle éclate d’un rire nerveux avant de s’évanouir de fatigue dans son cher canapé. Mais, avant de sombrer une dernière pensée lui arrache un pale sourire :

« Voilà, Sarah, gagné, tu as fait la connaissance de ton voisin albinos du dernier étage qui est certainement le gardien de nuit du cimetière où il est prévu que tu reposes pour l’éternité et tu devrais le revoir très vite car tu es déjà morte de honte. »