22A - Anne P. Souvenir heureux

Souvenir heureux d’une navigation mi-juin dans l’archipel des Iles Diaponthia, ilots éparpillés dans la mer Ionienne. La plus grande de ces îles ‘’Othoni’’ nous abrita pour une escale de vingt-quatre heures. Elle bénéficie d’une certaine notoriété ! Selon la mythologie, ce serait l’île où la nymphe Calypso retint Ulysse en captivité pendant sept ans avant sa fuite pour rejoindre Corfou.

Aucun sortilège n’opéra à notre encontre, cet atoll ne nous retint pas captifs ! Nous levâmes l’ancre vers 5 h du matin et mîmes le cap vers le Monténégro. Le capitaine prévoyait deux journées et une nuit de navigation sans poser le pied à terre. Nous voulions éviter une escale en Albanie.

L’aube nous offrait un spectacle éblouissant : un bleu franc habillait le ciel, à l’Est de la ligne d’horizon se dessinaient de subtiles lueurs orangées, puis lentement des flots jaillissait l’astre flamboyant. Et débutait son ascension dans une fulgurance dorée. Immédiatement, une chaleur réconfortante se répandit dans l’air matinal. Un vent léger balayait l’atmosphère. Nous naviguions à la voile et au moteur, la route s’annonçait longue. La journée s’écoula paisiblement entre des séances de bronzage et de lecture, des parties de scrabble, des discussions animées et les repas.

J’allais vivre ma première nuit en mer sur un catamaran de 12 mètres. Impossibilité d’une quelconque escale, nous devions naviguer sans interruption.

Un coucher de soleil teinté d’une ombre de mélancolie : baisse de luminosité progressive, le soleil s’enfonce lentement dans les flots. Une chance, mi-juin, les soirées jouent les prolongations. Peu à peu le jour s’éclipse et une noirceur ténébreuse étend ses ailes. Légère appréhension : cette frêle embarcation posée sur l’immensité de l’océan, noyée dans une opacité totale. Un beau croissant de lune joue la belle entre les nuages et jette quelques lueurs lumineuses sur les flots. Les étoiles jouent les fugueuses ! Elles étincellent et en clin d’œil disparaissent dans les nuées noirâtres.

Deux quarts sont décidés : les deux femmes prennent le premier quart. Le Capitaine rejoint sa cabine pour dormir quelques heures, son réveil est prévu vers trois heures du matin. Au moindre souci de navigation, nous avons la consigne de le réveiller impérativement. Le pilote automatique et le GPS sont en marche. Nous nous installons ma nièce Christine et moi-même, côte à côte devant le poste de pilotage abrité par le taud. L’écran radar scintille et s’agite constamment, montrant notre parcours de navigation et le positionnement d’autres bateaux. Le contexte et l’ambiance nocturne engendrent une forme de fébrilité et d’appréhension. Très attentives, nos regards balaient l’horizon et les alentours afin de détecter le moindre mouvement de bateau à proximité. Le ronronnement régulier des moteurs crée un fond sonore sur lequel vient se superposer le claquement violent des vagues sur la coque. La température rafraîchit, un vent léger fait siffler les drisses et les haubans. Les nuages virevoltent sans fin dans le ciel. Lorsque la lune apparait, une clarté vient brosser et éclairer les flots. Par contre, lorsque les nuages la dissimulent, une noirceur de plomb inquiétante envahit l’atmosphère, une anxiété nous étreint irraisonnée. J’imagine les nuits d’angoisse qu’enduraient les marins dans les siècles passés, naviguant de nuit et ne bénéficiant d’aucun support électronique.

Une farandole de points lumineux s’agite à l’horizon, se rapproche, s’éloigne en un ballet nocturne. Les heures s’écoulent, brusque inquiétude en repérant une masse gigantesque ponctuée de multiples points lumineux et semblant foncer vers nous : nous devinons un bateau de croisière. Il se rapproche à grande allure de notre catamaran. Vision nocturne qui nous bouscule, nous ressentons une même appréhension ! Il nous longe et nous dépasse émettant un léger bruissement. Déroutant dans la nuit d’apercevoir ce monstre d’une taille démesurée se déplaçant à vive allure. De forts remous et d’énormes vagues, viennent claquer sur la coque et nous envoient valser de droite à gauche. Au moindre imprévisible incident, difficulté de maitriser l’anxiété inconsciente qui nous submerge en ces heures ténébreuses. En plein jour, des rencontres de ce genre nous amuseraient et ne provoqueraient aucun émoi. La nuit s’éternise, la fatigue se fait sentir. L’humidité envahit l’atmosphère, imprègne nos vêtements, des effluves de plancton envahissent nos narines.

A l’heure prévue, le capitaine fait son apparition sur le pont et vient prendre son quart. Nous restons à ses côtés, impatientes d’assister à la renaissance du jour. Peu à peu, l’opacité diminue, la noirceur de la nuit s’évapore dans les airs et émerge lentement la clarté d’un jour nouveau…