22A - Corinne Leconte - Ce soir là

Ce soir là.

Jamais je n’oublierai cette nuit rochelaise.

Il m’avait quittée. Lui ! Comment avait-il pu ? Oui je sais on se connaissait depuis seulement deux ans et il ne m’avait rien promis. Et puis finalement merde ! J’ai garé la Ford bleue. Il est plus de minuit, je suis belle comme un cœur. Les néons du Sunny brillent et j’ai une idée en tête : trouver un homme ce soir. Remplacer Alain par un bellâtre de passage. Un coup d’œil dans le rétro, un coup de rouge à lèvres sanglant et mes talons martèlent l’asphalte. Je me dirige vers l’entrée et me retrouve sur une piste de danse illuminée au milieu de fêtards rieurs qui se déhanchent sur « Holiday » tube incontournable de Madonna. Je me sens légère, belle, désirable. J’ai soif. Je joue des coudes pour atteindre le bar. Je me glisse entre deux hommes et commande un « gin to » qui, à peine déposé devant moi reçoit un coup de coude de mon voisin et se répand sur ma robe argentée. Je toise le coupable et lui lance : « ça vous arrive souvent de renverser les verres ? » Le coupable me sourit : « Toutes mes excuses, je vais vous en commander un autre. » Et me voilà en train de discuter de musique, de mode, de tout et de rien entre deux hommes aussi charmants l’un que l’autre. L’un a de magnifiques yeux bleus et un luxueux blouson de cuir noir. Il est blond, calme, sympathique et sirote son verre en me dévisageant. Je retourne sur la piste de danse et me déhanche gracieusement sur Spandau Ballet. Je pense avoir trouvé ce que je cherchais. Question : « lequel des deux ? » Il se fait tard, le DJ annonce la fermeture. Un regard, un sourire. Une proposition pour le dernier verre à l'appartement. Aucun problème. Il me plaît cet appartement. La vue sur le port est magique. La lune se reflète sur les bateaux. Me voilà enlacée par quatre bras qui fouillent mon corps avide de caresses. Les yeux bleus m'observent, m'hypnotisent. J’aimerais que cette nuit ne finisse jamais. Le lit, les sexes gourmands. Les langues charnues qui s’emmêlent. Je me cambre, m'ouvre, je jouis. Mon corps se recouvre d'un liquide gluant.

Silence. Sentiment d'apaisement, de délicat épuisement.

Soudain je brise le silence : « Je peux aller à la salle de bains ? » « Je peux aller à la salle de bains ? » « Bien sûr, c'est par ici. » Je retrouve la réalité. Passe la porte. Une baignoire marbrée. Des flacons de parfum sur l’étagère. Un coupe-chou. L'eau rafraîchit mon corps. Un bien-être total m’envahit. Le peignoir m’enveloppe de douceur et de volupté. Je souris dans la glace. Je regagne la chambre. Une étrange odeur gagne mes narines, soulève ma poitrine.

Le corps gît au milieu d'une mare de sang. L'homme aux yeux bleus est allongé à côté de lui. Il soulève la tête : « Viens »

Son sourire laisse apparaître deux canines.

Corinne Leconte