22A - Corinne LN - Nuit bleu marine

NUIT BLEU MARINE

Je n’oublierai jamais cette nuit d’été tiède et lumineuse au milieu des flots sous une lune pleine, lampe astrale opalescente cernée d’étoiles scintillantes à la fois si proche et si lointaine. Le ciel immobile danse sur le sombre miroir de l’eau en perpétuel mouvement et je rêve de jeter mes filets sur sa surface miroitante pour une pêche miraculeuse. Une brise légère gonfle la grand-voile du dragon, notre élégant voilier à la ligne effilée. Dans le silence à peine froissé par le clapotis de l’eau et le claquement des toiles, j’oscille entre bien être perpétuel et vertige de l’infiniment grand. Mon marin tient la barre, il veille en silence dans son teeshirt rayé. Alors tranquillement je m’endors, bercée par le roulis, dans l’étroite cabine ouverte sur la voute céleste.

Je suis réveillée par les gémissements du mat et un roulement de tonnerre dans le lointain. La nuit est devenue d’encre, les astres ont disparu dévorés par les nuages menaçant et l’eau n’est plus barrée que par l’écume des vagues qui fouettent les flancs du voilier. Très vite, la foudre déchire le ciel obscurci et la nuit noire devient électrique. Le vent forcit, il souffle en rafales et les lames se creusent. Incrédule, je tente une sortie. Malmené par les flots le voilier tangue et gite dangereusement. Dans son ciré jaune, mon marin s’affaire sur le pont, il affale la voile et borde la balancine tentant d’échapper à la bôme devenue folle. Je crie, je l’appelle mais il ne m’entend pas. Un paquet de mer me submerge et l’eau s’engouffre dans la cabine ouverte que je referme prestement sur moi. Tétanisée, je sais que je ne serai d’aucune aide. Depuis mon abri précaire, j’aperçois par instant mon skipper agrippé à la barre à travers le rideau de pluie et les déferlantes qui s’abattent sur le pont. Le bateau disparait dans les creux comme happé par la mer en furie et rejaillit sur les crêtes mousseuses entre deux éclairs. Notre gracieux voilier n’est plus qu’un fétu de paille sur l’océan déchaîné, nous sommes à la merci des éléments. La peur me tord le ventre et la vie prend tout son sens. Blottie dans mon gilet de sauvetage, je reste fermement accrochée aux rampes de la cabine et je ferme les yeux par intermittence sur la tragique beauté de l’instant. Impuissante, je prie et j’attends le verdict du destin.

Le calme revient au petit jour, la mer s’apaise, elle claque encore un peu mais sa colère est retombée et le ciel a viré au gris clair. Tout est détrempé, le pont ruisselle mais le bateau a tenu bon et ce n’est pas grâce à moi. Eperdue de reconnaissance, je trouve mon valeureux marin superbe avec sa barbe de trois jours, ses yeux cernés et sa peau délavée par le sel. Nous écopons, nous rangeons, nous réparons le safran abimé et enfin nous hissons la voile et le génois pour profiter du vent de tribord qui nous ramène vers la côte, vers la vie. Bientôt, nous apercevrons le port de Saint-Malo, ses quais animés. Notre voilier solidement arrimé au port, nous prendrons un copieux petit déjeuner dans la vieille ville en riant de nos frayeurs, impatients de raconter notre aventure. Mais je sais que ce soir, quoi qu’il arrive, je dormirai sur le plancher des vaches.