22A - Lucie B. Nuit éternelle

Nuit éternelle

Tu t’éveilles dans la pénombre d’un petit matin gris d’automne, froid, humide, pluvieux. Tu n’ouvres pas les yeux, tu ne bouges pratiquement pas. Surtout, ne pas penser; seulement te rendormir. Même si la météo était magnifique, tu ne pourrais pas t’extraire de ton lit.

Depuis plusieurs semaines, tes neurones restent dans la nuit. Jour et nuit. Nuit et jour. Tes cellules du cerveau ne cessent de répéter les mêmes synapses, refaisant au ralenti, encore et encore, le même circuit destructeur. Comme une machine cassée que tu ne pourrais plus du tout contrôler.

La couette relevée sur tes yeux, tu gémis imperceptiblement. Tu m’as dit ne pas rêver. Tu m’as dit que ton sommeil te soustrait à la douleur incessante de tes sombres pensées. Tu dis ne désirer qu’une très longue nuit pour chasser les tourments de ton mal-être. Tu voudrais tellement faire disparaître ces idées maussades qui sont comme un tunnel sans fin où tu t’éteins à petit feu.

Le matin, il t’est facile de rester endormi. Quand la journée avance, tu t’éveilles mais tu restes au lit. Tu ne te lèves que pour boire un peu d’eau et aller aux toilettes. Tu n’ouvres pas les rideaux. Tu ne veux pas regarder le monde en marche. Tu ne ressens que le mal de vivre. Tu aimerais tellement que tout s’arrête pour toi, que tout soit nuit noire à l’infini.

Ta plus grande peine est de ne pouvoir t’effacer complètement. Si au moins tu pouvais dormir sans fin. Ne plus traîner ton spleen permanent. Pour l’instant, tu passes tes journées au lit et tu réussis à être absent en pensée les trois quarts du temps. Le reste du temps, tu ne réfléchis plus clairement. Tu ne vois que du noir, qu’une nuit terrifiante.

Que le ciel soit ensoleillé ou étoilé, dans ta tête c’est toujours nuit noire. Pendant les dernières années, tu as essayé de t’encourager, de positiver, mais rien ne réussit. Tu tombes, tu tombes, tu tombes encore plus bas. Si bas qu’il ne semble plus possible de te relever. Et pour moi, impuissante, c’est un spectacle triste à pleurer. Ce que je fais souvent.

Ça fait des semaines, des mois, que tu te traînes dans ton appartement. Tes essais de te rattacher à la vie se soldent invariablement par des échecs. Et ces échecs additionnés ajoutent inexorablement du lest à ton existence.

Ainsi, tu t’estompes. Tu ne t’alimentes plus, tu perds du poids. Tu ne voudrais plus habiter ce corps, mais surtout cette tête qui te rend fou. Tu es devenu l’ombre de toi-même. Sans le chercher, sans le provoquer. C’est plutôt cette ombre qui t’a cherché. Et trouvé. Tu vis le parfait malheur.

Tout ça t’est insupportable. Ce le serait pour quiconque. Mais ce mauvais sort t’a atteint, toi, l’âme autrefois si légère. Que s’est-il donc passé ? Qu’est-il donc advenu de ta joie contagieuse ? Tu aimerais bien le savoir. Ce serait alors plus facile de trouver une solution à ce problème qui semble sans issue.

Alors, à bout de souffle, au bout de ton fil, tu t’es laissé tomber dans le vide. Dans une longue nuit où tu reposes maintenant sans malaise, sans éveil ni sommeil, sans jour ni nuit.

Je suis heureux pour toi. J’aurais même préféré que ça arrive plus tôt, que tes souffrances te quittent plus rapidement. Qui sait où ton âme douce vogue maintenant que ton corps gît sans vie, dans sa nuit éternelle.

J’ai eu la bonne fortune de t’avoir connu, bel oiseau. Je t’ai accompagné au mieux. J’ai essayé d’alléger ton calvaire. C’est désormais ton âme vive qui m’accompagne au quotidien. Et qui me fait apprécier l’immense bonheur que j’ai de vivre joyeusement, le jour et la nuit. Malgré ton absence, en hommage à toi, ami d’une vie.

Lucie