22A - Véronique Kangizer - Dernière nuit

Dernière nuit

J’avais garé ma voiture sur le parking désert, faiblement éclairé par quelques réverbères. Des idées morbides me traversaient l’esprit, et le bruit de ma porte claquant dans la nuit me fit sursauter comme un coup de revolver. J’avais été autorisée à dormir dans la chambre 66, celle où se trouvait mon père. Après avoir donné mon identité au gardien et les raisons de ma présence, je pénétrais dans le vaste hall, silencieux et désert. Je le traversais rapidement et me dirigeais vers l’ascenseur. Arrivée au 6ième, une odeur âcre planait dans l’air : désinfectant, eau de Cologne, éther, alcool, plastique chaud, soupe réchauffée, odeur d’urine, ces mélanges plus ou moins nauséabonds inondaient les lieux. L’hôpital existait comme un lieu de soins mais aussi de souffrance, d’angoisse, de cris, de pas étouffés , de bruits métalliques. Les visiteurs avaient déserté les lieux et de faibles veilleuses remplaçaient l’éclairage du couloir ; la demie pénombre faisait écho à cette nuit hantée par des ombres, tel un ogre insatiable qui aurait avalé le jour. Des pensées contradictoires m’assaillaient et me faisait osciller entre espoir et désespoir. Je me sentais lourde de pensées négatives.

En arrivant dans la chambre, je vis le visage cireux de mon père, le souffle court. Je déposais un baiser sur son front et débarrassée de mon manteau, je lui parlais d’une voix douce et apaisée, alors que je n’étais qu’angoisse et tristesse. Puis, je m’affairais à remonter ses oreillers, à le recouvrir, épiant sa respiration, essayant de détecter des signes de malaise, prête à appuyer sur la sonnette pour réclamer de la morphine ou des anti douleurs.

J’avais emporté une petite couverture douillette et de la lecture qui ne me servirait sans doute pas. Après mes gesticulations d’impuissance, j’avais bien été obligée de prendre la mesure de son état. Il ouvrit les yeux et avec sa main, me fit signe d’approcher. Il chuchota qu’il était heureux que je sois là et, voyant mes yeux remplis de larmes, me dit de ne pas être triste. Mon père se mourrait, je le savais mais j’espérais encore contre toute attente. Je lui pris doucement la main et me détournais pour m’essuyer les yeux. Après un long moment d’agitation, il s’assoupit et j’eus l’impression qu’il esquissait un sourire.

Je m’avançais vers la fenêtre, le ciel était étoilé, la lune brillait faiblement et cette impression de quiétude se mélangeait à la terreur ; le ciel me semblait vide d’espoir, la nuit était porteuse de mauvais présages, à l’image de mes peurs. Regarder l’extérieur me parut vite sans objet . Je revins près du lit et me laissais tomber sur le fauteuil.

Mon père vivait ses derniers moments avec moi ; les rares infirmières qui passaient ressemblaient à des ombres fantomatiques, faibles pantins errant dans les couloirs. Je me rendis compte que j’avais la chance d’être auprès de lui, de prendre sa main dans la mienne. Vivre ces derniers moments avec lui m’emplit d’un sentiment étrange que sa présence exigeait. Faire face à la mort dans cette nuit étoilée, c’était un autre pas à franchir. L’accompagner me parut un privilège précieux et je commençais à lui parler de moi, de ma vie actuelle ; peu à peu, un calme s’établit. Il souriait toujours et ce monologue, je le poursuivais tranquillement, le regardant de temps en temps. Il souriait encore et ce n’est qu’en m’approchant de son visage que je vis qu’il était parti sans un râle, bercé par le son de ma voix. Je restais immobile, surprise par la lenteur de mes pensées. Le temps ne passait plus et je restais prostrée, insensible aux bruits extérieurs, dans l’attente. Lorsque enfin je repris mes esprits, je réalisais qu’il était mort sans que je m’en aperçoive.

A ce moment précis, je sentis que tant qu’il existerait dans ma mémoire, il serait toujours vivant.

VERONIQUE KANGIZER OCTOBRE 2020