22AB - Marie-France de M. La nuit porte l'amour

LA NUIT PORTE L’AMOUR

Laura nourrissait une honte sans limites pour son corps et plus particulièrement pour ses jambes trop musclées, qui auraient été, selon elle, beaucoup plus appropriées à un corps d’homme… Ses chevilles, épaisses, supportaient néanmoins des pieds fins et ravissants, « des pieds de danseuse » répétait souvent sa mère en guise de consolation. Ce complexe étouffait Laura au point de rager quotidiennement et de vouer trop souvent ses géniteurs aux gémonies. La jeune femme aurait donné beaucoup pour être pourvue de jambes fines, ciselées, qui, selon elle, lui auraient procuré une démarche aérienne… Des jambes semblables à celles de Brigitte B. Pourquoi la Nature lui avait-elle octroyé ces membres inférieurs aussi désastreux ? Oui, des membres inférieurs au sens propre comme au sens figuré !

Une bouddhiste convaincue lui avait asséné avec sévérité : « c’est ton karma, Laura ! ». Suite à cette affirmation détestable, Laura n’avait d’autre choix que d’accepter cette évidence. Elle prit alors une décision sans appel : sa garde-robe ne comporterait désormais que des pantalons et elle ne ferait l’amour que la nuit, dans l’ombre de l’ombre… L’obscurité déroberait ainsi son crucial problème au regard des amants. Tellement obsédée par ses jambes, Laura se refusait à considérer la grâce émanant de son corps et se pensait forcément exclue du désir masculin…

Le désir amoureux mesure-t-il le tour de mollets de son partenaire au centimètre près ? Le désir amoureux ne se réjouit-il pas du parfum de l’autre ? Ne s’émerveille-t-il pas du satin de sa peau ? De l’élan de ses caresses ? De la suavité des baisers ? La femme, comme l’homme, possède cinq sens. En privant l’homme de sa vue, Laura pensait néanmoins ne pas le spolier puisqu’il lui en resterait… quatre autres ! La jeune femme se mit à élaborer des mises en scène dignes des plus grands scénographes pour transformer sa chambre en paradis des sens. Une seule bougie dispenserait sa petite flamme égoïste à l’autre bout de la pièce, faisant ainsi danser l’ombre des corps. Les draps seraient parfumés tandis qu’une musique angélique accompagnerait les ébats amoureux sous l’œil impavide du Boudha, figure tutélaire du Karma. Provocation ou prière ? Laura avait trouvé une place de choix pour cette divinité placée contre le mur face à la couche tentatrice…

Plus que tout, elle redoutait la solitude ; contre toute attente, les amants passionnés affluèrent ! Sans s’en douter, ils effacèrent petit à petit l’affront infâme de la sinistre farce imposée à Laura par dame Nature. La jeune femme se révéla vite «maîtresse es sensualité » ! Un soir, privée de vue elle aussi, Laura se prit à regretter de ne pouvoir goûter pleinement la beauté du corps de son nouveau partenaire. Mais Tancrède jouait le jeu avec conviction au cœur de cette pénombre terrible et la dénudait avec une élégance rare. Cet homme, doté d’un toucher de rêve, se mit ensuite à la palper de ses doigts élégants, lisses et souples, avant de l’allonger sur son lit, plongeant Laura dans le suprême délice de la volupté. Esclave de ses choix, Laura devait se contenter de sentir les formes de l’autre. A son tour, elle visita ce physique généreux et sensuel, avec de petits gémissements gourmands : ah, merveille que son torse ensemencé de poils virils, ces muscles délicieusement rebondis, ces bras préhensifs, ces jambes galbées et ce sexe brandi fièrement, à l’image de la victoire de Samothrace. « Le corps de Tancrède est un magnifique hymne à la beauté », conclut Laura.

Le titre du roman de Francis Scott Fitzgerald lui revint alors en mémoire : « Tendre est la nuit ». Une fêlure jaillirait-elle immanquablement au sein de ce couplé né de la nuit ? Cette première rencontre était-elle trop belle ? Au lever du jour, elle découvrit une énorme tache de vin placardant le dos du bel amoureux. La surprise passée, Laura se persuada que cela n’entamerait en rien le pouvoir érotique de cet homme…

Mise en confiance au bout de plusieurs nuits d’amour, la jeune femme s’abandonna à la confidence. Et Tancrède, persuadé de la consoler, murmura :

- Certes, tu ne possèdes pas des jambes de gazelle mais tu sais t’en servir. J’aime la force dont tu t’empares des miennes, la façon dont tu les enveloppes, mon ange.

Que Tancrède n’avait-il pas dit là ? Une rage soudaine monta du plus profond de Laura. Le visage défiguré par la haine, elle hurla :

- Je hais les gazelles !

Pétrifié par tant de violence, Tancrède se leva, souffla la petite bougie et sortit de la vie de Laura sans mot dire.

Les amours naissent puis disparaissent, vaincus par des futilités névrotiques mais néanmoins assassines. En l’occurrence, pour un tour de mollet considéré par l’une comme invivable et invisible pour l’autre… Surtout la nuit !