22B - Dominique B - Deux hommes et un trottoir...

Ils étaient deux. Deux frères. Inséparables. Leurs yeux bridés, leurs pommettes hautes et leurs yeux noirs témoignaient de leurs origines lointaines. Nicolaï, l’aîné, toujours vêtu d’un gilet brodé en peau de chèvre, immense et imposant sous sa coiffe de fourrure noire. Son sourire éclaboussait son visage bronzé et balafré de rides profondes. Sacha, tout petit et malingre chantonnait dans l’ombre du géant. Dans les années soixante à Nice, ils étaient chaque jour présents devant la petite église russe du centre ville. Ponctuels, ils arrivaient à 8 heures le matin et prenaient possession du petit parking face à l’église. Gardiens auto- proclamés mais acceptés par tous. Ils connaissaient tous les habitués du quartier et les saluaient d’un « bonjour patron » tonitruant dont le « r » roulait comme un tonnerre. Devant les femmes, Nicolaï se découvrait et s’inclinait en balayant le sol de sa coiffe en murmurant un respectueux « bonjour princesse » et ses « r » se faisaient alors caresse. Les conducteurs leur confiaient les clés de leurs véhicules pour qu’ils puissent être déplacés en cas de nécessité. Nul n’eut jamais à se plaindre de la moindre bosse ou rayure. Ils ne tendaient jamais la main mais raflaient volontiers le contenu du couvercle de samovar posé sur les marches de l’église. A 18 heures précises, ils quittaient les lieux non sans avoir aligné les clés des retardataires au pied du seul arbre du parking. Lorsque la cloche sonnait les 6 heures du soir, Sacha se jetait dans les bras de Nicolaï en criant « vodka » ! Nicolaï, princier, marchait lentement vers la mer et saluait d’un souple hochement de tête les badauds, tandis que Sacha trottinait derrière lui en riant. Il émanait de ce couple inattendu une joie de vivre simple et communicative. La nourriture ne leur manquait jamais et ils restaient sobres jusqu’à leur départ en fin d’après-midi.

Leur programme changeait le week-end. Ils délaissaient le parking et s’offraient un billet de car pour un village de l’arrière-pays, armés, Nicolaï de son violon et Sacha de son flûtiau. Ils parcouraient les chemins de campagne, sillonnaient les vignes aux sons déchirants du violon dont les notes languissantes évoquaient leur lointain pays, leur nostalgie et leurs souffrances et Sacha charmait les oiseaux des trilles de son instrument aigrelet. Bras ouverts face au soleil et à la brise, ils dansaient leurs musiques intérieures.

Je les ai toujours connus. Petite fille, ils m’appelaient « petite patronne » et leurs grosses voix me faisaient un peu peur. Plus grande, j’osais leur sourire et murmurer un bonjour. Puis, vers mes quinze ans, après presque trois mois de vacances loin de Nice, je vins rejoindre mon père et traversais le parking. Nicolaï surgit devant moi et se figea. Il m’observa avec attention. Puis mis un genou à terre et me tendant la main déclara « toi être princesse maintenant ». Embarrassée, mais charmée, je lui tendis ma main en retour et il y posa son front avec délicatesse quelques instants.

Quelques secondes suspendues qui me firent femme…