22B - Jean-Pierre G. Au clair de lune

Le vaste parking du supermarché est désert à cette heure avancée.Un crachin tenace annonce l'automne ; là-haut les crêtes ont reçu les premiers flocons.Je patiente attendant que la pompe se libère mais l'automobiliste semble en difficulté avec sa carte de paiement,il se dirige vers moi,je baisse la vitre :

-Bonsoir Monsieur ! Je vous demander pardon mais carte pas marcher !...Possible vous aider pour payer gazole ?

Un instant l'idée me vient de passer la marche arrière afin d'éviter l'arnaque et trouver une autre station alentour.

Mal rasé,vêtu d'une veste de chasse et d'un pantalon camouflage commando, le type coiffé d'un bonnet de ski semble âgé d'une trentaine d’années ; son accent indique une origine est-européenne peut être tzigane mais de toute façon je ne vais pas lui demander ses papiers. Comme de coutume sur la route je le tutoie d'entrée :

- Ta carte ne passe pas ? Tu connais le code ?

Au cas où il l'aurait « trouvée » bien sûr je tends la main pour vérifier,c'est une carte American Express à son nom: Oskar Dimitriu.

-Ah tu es roumain ?

-Da ! Romani, j'ai argent mais caisse fermée obligé payer avec carte! Tu peux payer, je donner billet cinquante euros avant !

Il sort de sa poche une poignée de billets, euros et francs suisses et me tend les 50 euros.

-Toi payer avec carte française si vous plaît rendre service à moi !

Je coupe le moteur,par précaution empoche la clef et descends, avec ma carte je crédite l'appareil et il fait le plein de son 4x4 comme convenu,raccroche et redémarre pour s'arrêter en bout de piste 10 m plus loin ; il revient vers moi tenant une bouteille de cognac et deux godets en carton.

-Non merci, je sors du restaurant et je ne bois plus à cette heure-ci » dis je avant qu'il ne débouche le flacon

- Alors je boire pour toi répond Oskar en se versant une rasade et il porte un toast en ma direction

-Santé ami Français ; ton nom ?

-Antoine.

-Santé Antoine et merci encore... » dit il levant son verre de cognac .

-Tu vas avoir un problème si on te contrôle sur la route !...

-Pas de problème, je vais camping 2 km pas contrôle et toi ...direction Chambéry?

-Non je remonte vers Beaufort et la route est difficile

-Ah ! j'étais hier à Beaufort pour faire photos ...Magnifique !...

Le réservoir plein je m'apprête à reprendre le volant .

-Alors tu es photographe ?

-Professionnel : je vends meilleures photos à agences : Allemagne Suisse Italie. Si tu es intéressé tu m'accompagner demain ...

-Oui ça me plairait j'ai fait beaucoup de photo dans ma jeunesse mais les vacances se terminent , je dois rentrer.

Il éclate de rire :

-Je te montrer jolies photos ...un moment s'il vous plaît.

Il repart vers son véhicule immatriculé en Italie et en revient tenant des magazines qu'il dépose sur le capot de ma voiture :

-Tiens regarde voici famille bouquetins en Val d'Aoste et ici lynx en forêt de Pologne..Demain je attendre loups dans la montagne toute la nuit...Alors ?

La proposition est alléchante et sans plus l'interroger, je réponds par l'affirmative :

-D'accord ton invitation m'intéresse ; comment on se retrouve ?

-Facile tu m'attends devant mairie de Beaufort demain après midi 5 heures précises... OK ? Chaussures de montagne et couverture, thermos de café et pas de cigarettes !...

- Je ne fume pas !

-Très bien ,alors à demain 17 h !

Tout sourire il me tend la main content de son coup de bluff.

Durant les ¾ d'heure de mon retour au chalet, je me demande ce qu'il m'a pris d'accepter une telle proposition : défi ou réaction adolescente précipitée ? Sans doute les deux, encore étonné de l'aspect insolite et spontané de cette rencontre.

Arrivé au chalet tout éclairé par une lune presque ronde, je croise deux chats en confidences nocturnes.Vingt minutes plus tard, ne sachant plus ce que je lis je referme mon bouquin et m'endors fenêtre ouverte au son d'une cloche tintant dans les alpages,mais bientôt les cris des matous me mettent en rage, je dois refermer et compter moutons, brebis et gentils agneaux.........

Un klaxon me tire de mon sommeil : 10 heures passées, c'est la factrice qui apporte un colis à mon voisin, un type sympa avec qui la conversation a rapidement dévié sur nos activités d'avant retraite, lui responsable de collection dans une maison d'édition parisienne et moi caviste à Amboise.Au troisième jour il m'invitait au café. Avisant le journal local pendant qu'il s'affairait en cuisine, je découvrais en première page la photo du cadavre d'un loup déposé nuitamment devant la mairie d'une commune de la vallée.L'article précisait que la semaine précédente des loups avaient attaqué et blessé plusieurs brebis provoquant l'affolement du troupeau.Plusieurs bêtes gravement touchées avaient dû être achevées sur place par le berger.

Fréquentes dans ce secteur, ces agressions donnaient lieu à d'anonymes menaces où écologistes et autorités locales se voyaient fustigés par les éleveurs, ceux-ci demandant qu'un choix soit clairement évoqué : maintien du pastoralisme ou « réserve à touristes », non sans insister sur le risque encouru lors des promenades en famille dans ces zones à risques.

- Mais a-t'on une idée des auteurs de ces courriers vindicatifs ? » demandai-je à mon hôte

- Oh toujours le même refrain : d'un côté les urbains, écolos irresponsables versus les gens d'ici qui vivent de l'élevage et veulent défendre leur bien. Ils estiment que l’État n'en fait pas assez malgré les indemnisations versées.Ainsi, régulièrement des chasseurs font un carton ; on a une vague idée de l'identité de ces Robins des Bois mais ici c'est l'omerta et personne ne parlera, les bergers sont soutenus par une grande partie de la population qui en a marre de ces carnages.

Sans doute l'échange avec cet ex-parisien m'avait-il sensibilisé à une question pour laquelle jusqu'à peu je ne portais pas d'attention particulière depuis ma région encore épargnée par ce «canidé mal aimé ».

11h30.Au calme sur la terrasse ensoleillée je prends un copieux breakfast tout en notant mentalement ce qu'il faut emporter pour ce bivouac mais aussi quoi éviter pour ne pas se surcharger : thermos de thé ,quatre bananes, un saucisson,une boîte de sardines, des chaussettes de rechange, bonnet et anorak sombre, jumelles, lampe frontale et papier toilette.Mon modeste appareil photo demeurera sur l'étagère ainsi que le téléphone et le délicieux Chignin Bergeron restera dans le frigo...

Mon sac est prêt, je ferme la porte et salue le voisin occupé au jardin.

-Alors c'est parti pour la rando ! Attention aux orages, à cette saison ça peut cogner dur !

- Une rando un peu particulière, je rentrerai demain en fin de matinée... ne vous inquiétez pas !...

-Je suppose que vous passerez la nuit en refuge » ajouta le jardinier qui reprit la taille de sa haie.

Arrivé en avance au bourg, je m'installai au soleil sur le banc de pierre du parking de la mairie et observai les allées venues de touristes demandant où se trouvait la fromagerie -pourtant bien visible- et choisissant des cartes postales sur le tourniquet.D'un bref appel de phares le photographe me signale son arrivée, je lui propose de prendre un café ou une bière mais il décline :

-Non merci Antoine il nous faut partir, chemin long et difficile.

-Mais on est en voiture ça ira vite

- Ah vite jusqu'à terminus: alors laisser 4x4 en bas et nous monter encore 4 ou 5 km avec fort dénivelé.

Nous quittons rapidement la route principale pour emprunter des chemins forestiers; le moteur gronde, Oskar pilote l’œil sur le compte tours, longeant des escarpements; bientôt les sapins se font plus rares, le paysage se découvre, nous parvenons à une modeste grange recouverte de tôles.

-Terminus auto ! s'exclame le pilote

Il décharge deux sacoches contenant le matériel, un énorme sac à dos que je soupèse, trois fois plus lourd que le mien et une toile verte ficelée par des sangles

- Çà c'est pour bivouac : toi tu portes avec sacoche jumelles ...C'est bon ? Je porter le reste.

Et nous voilà partis. Une sente marquée par le passage des animaux serpente dans l'herbe encore verte en cette fin d'été, plus bas des vaches en liberté : magnifiques tarines à l'air farouche et les paisibles abondances. Quelques gentianes jaunes subsistent en cette fin d'été visitées par des abeilles.

Au terme de cette marche nous parvenons en lisière d'une forêt de résineux. Essoufflé par l'altitude, je dépose mon chargement et m'assieds sur un rocher. Bien plus bas un lac de retenue laisse échapper un filet d'eau bleue sous le barrage. Oskar observe l'horizon et déclare qu'il y a peu de risque d'orage ,le soleil a déjà disparu derrière les crêtes.

-Maintenant, il faut installer et toujours rester sous les arbres.

Un quart d'heure plus tard la toile est solidement fixée au dessus de nos têtes, des trous sont prévus pour l'observation, deux sièges pliants accueillent nos postérieurs. Oskar déploie ses trépieds, un pour le Nikon et son lourd téléobjectif , un autre pour la lunette de vision nocturne. A nos pieds les provisions, thermos et boisson.

L'air est frais la brume encercle déjà les sommets, dans une heure à peine il va faire nuit.

-Tu es bien installé Antoine ? Tu vas voir, la nuit c'est long, il fait froid et il ne faut pas dormir ,pas faire de bruit …

J’acquiesce et ajoute naïvement :

-Tu sais ça me rappelle le service militaire, les nuits de garde autour des hangars et des citernes de carburant. Souvent on s'endormait et la relève nous réveillait. Une fois la légion est venue nous désarmer on a tous été privés de sortie et mis au trou une semaine. Le capitaine a déclaré qu'en cas de guerre on aurait été fusillés !

- Ah ! La guerre je connais, j'ai passé trois ans dans les milices russes au Donbass en Ukraine; je parle russe. Nous étions bien payés avec compte spécial en Suisse ; je n'aime pas la guerre qui tue des innocents et casse les familles ,c'est dégueulasse -on dit comme ça en français ?

-Oui et....tu faisais quoi dans ces milices russes ?

-Sniper, je devais éliminer les snipers de l'autre camp, des mercenaires aussi qui venaient aider les Ukrainiens ; beaucoup étaient passés par le Monténégro et l'ex Yougoslavie mais çà je n'ai pas connu j'étais trop jeune.

-Combien gagnais-tu comme tireur d'élite ?

- Chaque semaine nous avions 700 dollars envoyés sur un compte en Suisse. J'ai pu acheter ce matériel photo à la fin du contrat et le 4x4 d'occasion et aussi aider ma mère .

- Ta famille est toujours en Roumanie ?

-Non pas tous : deux frères sont commerçants en Allemagne, une sœur est infirmière à Londres et ma dernière sœur reste auprès de ma mère, elle fait des études commerciales à Bucarest. Mon père est mort dans un accident j'avais 14 ans .

-Et tu vis en Italie ?

- Da ! Je vis en Italie près de Turin. C'est bien l'Italie...

Tout en répondant à mes question il regarde attentivement dans ses jumelles ,les cadavres sont dissimulés par de hautes herbes au pied d'un piton rocheux à 200 m de notre poste.

-Rien ?

-Non c'est trop tôt mais la lune se lève ,regarde les ombres sur la prairie on verra bientôt comme en plein jour sauf les couleurs.

-Je me pose une question : comment as-tu choisi l'endroit ici précisément ?

-Ah ça c'est bonne question Antoine : j'avais 10 ans et mon père était grand chasseur ; très bon tireur, j'ai appris avec lui chasser sangliers, chevreuils et loups quelquefois. Hier je suis venu explorer, j'ai vu beaucoup de corbeaux et autres oiseaux au dessus de ce secteur. Je suis allé vérifier il y avait deux chevreuils tués par des loups en bas d'un grand rocher.

-Les loups les avaient forcé à sauter ?

-Possible... Alors deux chevreuils morts c'est trois jours de nourriture pour les loups, les renards...

-Et les vautours sont revenus par ici ?

-Pas encore vus mais la nuit ils dorment.

-Donc logiquement on devrait voir des loups autour des cadavres de chevreuils ?...

- Pas de logique, un animal marche avec l'instinct, le vent, le nez et les yeux. Le loup voit très bien la nuit mais avant de te voir il a senti ta présence et une heure après encore ; pour cette raison il ne faut pas fumer.

Marquer une pause et rester aux aguets, aussi je cesse mon interrogatoire, notant qu'il n'a esquivé aucune réponse. L’échange est direct, sans fioritures ni considération morale, le genre de type que l'on croiserait dans la légion étrangère. Faire carrière dans les milices ou derrière un viseur photographique, est-ce éthique ou pathétique , vrai sujet de bac philo !...

Une bourrade me tire de mon demi sommeil, il me passe les jumelles :

-Eh regarde ils sont là !

En effet des silhouettes verdâtres s'agitent dans le clair de lune ,les yeux luisent comme des lucioles et même à l’œil nu je les distingue :

-Ils sont au moins quatre !

- Oui une mère et trois jeunes de l'année et à droite d'autres yeux c'est un renard qui attend son tour.

-Mais tu les a pris ? Je n'ai rien entendu ?

-Bien sûr tu dormais! J'ai aussi filmé pendant 3 minutes et dans un quart d'heure ils vont partir. S'il y a une autre meute dans les environs on va peut être voir une bataille et dans ce cas la mère entraînera ses jeunes avec elle, ils sont encore trop jeunes ,elle doit les protéger.

-Il est bientôt quatre heures, dans deux heures il fera jour » dis-je et la lune s'est cachée.

Je sortis la thermos et nous avons partagé le tchaï brûlant. J'avais donc -en partie seulement- tenu mon pari; il s'allongea au sol s'enroulant dans son duvet, c'est à ce moment que je constatai mon étourderie, ma couverture polaire était restée au chalet.

Entendant bientôt les ronflements d'Oskar je sortis discrètement de l'abri et m'adossai à un vieux sapin. L'aube pointait vers l'Est, la brume montait de la vallée envahissant l'alpage. Au loin retentirent les cris de la meute : j'étais heureux.

Jean pierre G. 22 B