22B - Véronique Kangizer - Métamorphose

METAMORPHOSE

Mademoiselle Merlet , responsable d’étude au Lycée Hélène Boucher, sortait du métro Nation vers 16h tous les jours de la semaine, vêtue invariablement en hiver d’un manteau sombre et démodé. Taiseuse, elle se liait peu à ses collègues, sauf pour les problèmes inhérents au travail.

Cheveux raides tenu par un vulgaire élastique, peau blafarde, elle entrait dans la classe N°4 et accrochait son manteau sur la patère. Le gris de ses vêtements prêtait à lui imaginer une vie terne dans un studio minable, froid et humide.

Elle regardait à peine les élèves qui prenaient place derrière leurs pupitres. En général, le calme ne durait pas, certains fabriquaient des boulettes de papier en visant son bureau, certains meneurs se levaient pour chahuter, certains lui tiraient la langue et une infime partie faisaient leurs devoirs. Devant l’agitation, elle se levait et passait dans les rangs, distribuant des punitions, tout cela avec un air las et absent. Puis elle reprenait sa place sur l’estrade et se plongeait dans son livre. Dans ce brouhaha incessant, elle laissait passer les deux heures, puis au bruit de la sonnerie électrique signant la fin de l’étude, les élèves s’évanouissaient comme une nuée de moineaux pressés de retrouver leurs nids.

Alors, Mademoiselle Merlet enfilait son manteau noir qu’elle devait porter depuis des lustres et fermait sa classe. Elle se dirigeait vers le métro et descendait à la station «Muette». D’un pas énergique , elle grimpait quatre à quatre les escaliers de son domicile et prenait quelques minutes pour abandonner ce train-train du lycée, auquel elle s’astreignait depuis des années pour gagner sa vie.

Son petit deux pièces était cosy. Les tentures vives accrochées aux murs, les meubles simples et élégants, les bibelots sur sa coiffeuse, tout montrait un goût raffiné.

Se faisant couler un bain et plongeant dans l’eau presque trop chaude, elle allumait la radio. Une demie-heure plus tard, elle attrapait une robe de chambre en éponge et s’affalait sur un fauteuil moelleux. Puis, au gré de sa fantaisie, elle grillait quelques Malboro. Une fois détendue, elle choisissait avec soin une tenue excentrique et sexy, qu’elle agrémentait d’une perruque rousse et flamboyante, ainsi que des bijoux fantaisie assortis à sa tenue. Devant la glace de sa coiffeuse, elle se maquillait les yeux qu’elle avait jolis, traits d’eye-liner étirés au-delà de l’oeil, rouge à lèvres un peu voyant. Un coup d’oeil dans la glace de l’entrée et elle chaussait des talons aiguille vernis.

Sa métamorphose était sans conteste une création qui révélait une façon d’être bien éloignée de son ordinaire . Le temps de prendre un café un peu fort, ainsi parée, elle redescendait l’escalier d’un pas alerte. Il était 21h, la nuit tombait dans la rue bourgeoise ; s’installer dans ce quartier traduisait son tempérament frondeur. Une femme l’attendait dans le café d’en-face qui paya rapidement son verre de whisky dès qu’elle l’aperçut . Corinne, de son prénom, démarche quelque peu masculine, traversa rapidement la rue. Elle portait un pull camionneur, un jean serré et des Docs Martens. Arrivée à sa hauteur, elle serra Melle Merlet dans ses bras, l’embrassant fougueusement sur la bouche au grand dam des passants huppés et de leurs regards mécontents. Main dans la main ,elles arrivèrent chez Elula Perrin, lieu de rencontre mythique en 1980 des femmes qui préfèrent les femmes. Melle Merlet, embrassa Elula, prit quelques consignes et se dirigea vers les platines, son travail depuis de nombreuses années. Qui aurait pu la reconnaître , elle qui vivait transparente et abattue le jour pour, le soir venu, devenir lumineuse et joyeuse. Elle animait les soirées endiablées de cette boîte de nuit en enchaînant les rocks, les jerk et les slows, moments où les couples se formaient.

Elle s’appelait Myrtille et avait un succès fou, sans doute du fait de son métier, mais aussi par son joli minois et son allure très féminine ; c’est ce qui avait fait craquer Corinne, qui la surveillait du coin de l’oeil dès qu’une fille lui parlait un peu trop longtemps.

VERONIQUE KANGIZER OCTOBRE 2020