23B - Corinne LN L'interphone

L’INTERPHONE

Très élégant dans son pardessus bleu marine, Pierre fixe la large porte cochère d’un immeuble Haussmannien dont il connaitra bientôt tous les détails. En réalité, il est tétanisé, son cœur bat tellement fort qu’il résonne jusque dans son crâne et ses jambes le portent à peine. Quelques mètres seulement le séparent de l’interphone de l’immeuble et de son destin. Il sait qu’elle est là, il le sent. « Patricia », ce prénom il se le répète en boucle depuis une semaine pour s’en imprégner. Son mari doit être au travail en ce milieu de matinée.

Pierre vient d’avoir quarante ans et depuis sa petite enfance il rêve de la rencontrer, c’est le même rêve qu’il a fait mille fois. Comme dans un conte pour enfant, elle est belle, elle lui sourit, elle dépose un baiser sur ses cheveux blond cendrés, elle le serre contre son cœur et elle lui dit combien elle est désolée, combien elle regrette ces années sans lui, comme elle est heureuse de le retrouver, de pouvoir rattraper le temps perdu. Et le bonheur de Pierre est enfin complet. Non pas qu’il ait été malheureux avec ses parents adoptifs. Il a été élevé avec beaucoup d’amour et de rigueur dans un milieu petit bourgeois. Ses parents se sont saignés au quatre veines pour lui payer ses études de médecine et il a tout réussi sans trébucher, c’était la moindre des choses. Maintenant il a son cabinet d’obstétrique et ses permanences à l’hôpital, il travaille comme un forcené, il a épousé la plus jolie infirmière du service qui attend son deuxième enfant et pourtant il a toujours ce trou au cœur, cette souffrance de ne pas savoir, de ne pas la connaitre.

Alors dès qu’il a pu il l’a cherchée, elle s’était bien protégée mais c’est plus facile pour un obstétricien de contourner les barrières, ça a pris du temps mais il a réussi, il sait tout sur elle, sur sa vie. Il ignore seulement si elle l’attend secrètement depuis de longues années ou si elle l’a, oublié, occulté mais ça il ne veut pas, il ne peut pas l’envisager. Elle avait à peine seize ans quand il est né, elle est encore jeune, ils ont encore de belles années à partager. Pierre n’a jamais souhaité connaitre son père biologique peut-être parce qu’il a déjà écrit toute l’histoire dans sa tête. Son géniteur il le voit comme un inconstant ou pire un violeur. Sa mère si jeune se retrouve enceinte, sa famille l’oblige à se séparer du nouveau-né pour ne pas gâcher ses études, son avenir. Il imagine le désespoir de la jeune fille qui n’a pas le choix mais qui depuis pense à lui tous les jours pour l’avoir tenu dans ses bras quelques instants. Jusqu’à aujourd’hui, jusqu’à l’heure de leurs retrouvailles. Le voici arrivé, il est en bas de chez elle et tout devient réel. Dans sa tête virevolte un tourbillon de questions y compris celles qu’il a toujours refusé de se poser. Alternativement, l’angoisse prend le pas sur l’excitation. Il doit en avoir le cœur net. Pierre appuie sur le bouton de l’interphone. Au bout de quelques instants qui lui paraissent interminables, une voix féminine répond :

« Oui ? »

« Bonjour je m’appelle Pierre G. et je voudrais rencontrer Patricia L. »

« C’est à quel sujet ? »

La voix est un peu pincée.

« Vous êtes madame L. ? »

« Oui mais le démarchage est interdit dans l’immeuble vous savez »

« Je ne suis pas un démarcheur je vous assure, je suis médecin »

La voix se teinte d’inquiétude :

« Il est arrivé quelque chose ? »

« Non ne vous inquiétez pas je viens vous voir pour tout autre chose, c’est personnel »

« Je ne sais pas, je n’ouvre pas comme ça »

Pierre aurait préféré voir sa mère en face pour lui annoncer qu’il est son fils prodigue mais ce fichu interphone est une barrière infranchissable. Il se lance :

« Voilà, je suis né sous X à la clinique Sainte Catherine le onze septembre 1980. »

Un long silence lui vrille le cœur. Il ajoute :

« Je veux juste vous rencontrer, ne vous inquiétez pas »

Mais l’interphone reste muet. Pierre ne respire plus, son cœur a arrêté de battre, il attend, il a déjà attendu si longtemps.

« Vous êtes toujours là ? »

La voix reprend, un peu effrayée et nettement sur la défensive :

« Ecoutez, je ne sais pas comment vous m’avez retrouvée, je suis désolée mais je ne pense pas que ce soit une bonne idée de se voir. »

Pierre a entendu mais il refuse de comprendre la mauvaise idée de ne pas se voir, il voudrait ne pas savoir, il voudrait être sourd, faire la sourde oreille et il reste coi, muet, mutique.

Alors la voix ajoute douloureusement, d’un ton plus ferme, presque péremptoire:

« Vous savez, je suis passée à autre chose, j’ai ma vie, mes enfants et mon mari va bientôt rentrer. Ils ne savent pas et je ne veux pas qu’ils sachent. »

Puis, assassine, elle le tue, elle l’achève d’un coup dans l’estomac:

« J’espère vraiment que tout va bien pour vous mais laissez-moi tranquille. S’il vous plait, ne revenez plus, surtout ne revenez plus jamais. »

Le méchant clic de l’interphone met fin à la conversation et à tous les espoirs de Pierre, il sonne le glas de tous ses rêves d’enfants, de son amour sali, gâché. Alors il se raccroche à son amour-propre pour ne pas sonner à nouveau mais il reste là quelques minutes encore comme tout pouvait recommencer alors que tout est fini. Il avait tant de questions qui n’auront jamais de réponses. Pierre gardera son trou au cœur mais dorénavant il n’aura plus ni espoirs ni regrets et il continuera à avancer pour sa famille, pour ses enfants qu’il n’abandonnera jamais et ceux des autres qu’il mettra au monde.