23 A - Bruno - Quelque chose à te dire

« Nicolas, j’ai quelque chose à te dire. » Aline a lâché ma main avant de s’arrêter de marcher à mes côtés, sur cette bande de plage étroite, coincée entre les vagues nerveuses et la falaise abrupte de craie blanche illuminée par le soleil qui décline. Elle s’est tournée vers moi, les yeux plantés dans les miens, comme deux harpons irrésistibles, et a prononcé ces mots d’une voix basse habillée d’un ton grave. J’attends la suite mais elle a déjà détourné le regard vers le haut de la falaise qui nous surplombe. J’esquisse une question, vite interrompue. « Ne dis rien ! Viens ! ». Elle empoigne ma main fermement et m’entraîne d’un pas sûr vers le bas de la muraille. Là, je découvre un chemin escarpé fait de marches étroites et irrégulières, grossièrement taillées dans la pierre. Je tente à nouveau de comprendre, sans obtenir de réponse. « Chut ! Suis-moi ! ». Je la regarde avaler les premières marches d’un pas sûr. Elle marque un temps pour s’assurer que je la suis, me découvre encore au pied de cet escalier improbable. J’hésite, lève les yeux vers le sommet, tente d’évaluer les risques en examinant du regard chacune des marches, jusqu’au premier virage, une dizaine de mètres plus haut. Il sera toujours temps de renoncer si je ne me sens pas capable de continuer. Je commence alors l’ascension, d’un pas lent, le corps penché du côté de la paroi, en évitant de regarder autre chose que mes pieds. Sans lever les yeux, j’entends Aline reprendre sa marche. Me voici au premier tournant. Je temporise, les deux mains agrippées aux reliefs pierreux. Je tente un regard vers la plage, assaillie de vagues répétitives, insistantes. « Tu es sûre de vouloir ? On était bien en bas, tous les deux... » Ma phrase reste inachevée. « Je te le dirai une fois arrivés là-haut.» Aline sait pourtant que je redoute l’altitude. Ma crainte de l’avion, mon aversion des échelles, ma hantise de la chute ne lui sont pas inconnues. Alors pourquoi m’imposer cette épreuve ? Qu’a-t-elle de si important à me dire ? Dois-je à ses yeux mériter sa confidence ? Est-ce un test pour s’assurer de mon attachement ? Mon cerveau oscille entre des signaux contradictoires : accepter son chantage au risque d’y laisser ma peau ou le refuser alors que je brûle de savoir ce qu’elle a à me dire. Quelques marches plus haut, Aline me toise d’un air impassible. J’ignore ce qui se cache derrière ce regard neutre, inhabituel, énigmatique. Je sens monter la pression du renoncement, lorsqu’elle me tend la main en guise d’invitation à poursuivre. Je crois en même temps deviner sur son visage l’esquisse d’un sourire et, sans le décider moi-même, je reprends mon chemin vers elle avec l’âme d’un vaincu consentant. Pour échapper à ma peur du vide, je me concentre sur chaque pas, en prenant soin de choisir le meilleur emplacement où poser le pied. L’exercice ne m’empêche pas de tenter de décrypter les mots prononcés d’un trait, plus bas, sur le sable. « J’ai » quelque chose à te dire. Pas « il faut que je te dise » ou « je dois te dire », qui s’imposeraient comme un devoir, une obligation morale ou même une nécessité pratique. Non. Seulement « j’ai », comme un constat, une évidence. « Quelque chose à te dire », comme si cette « chose » ne pouvait advenir si elle n’était pas dite. Une chose certainement pressée de naître par le verbe pour exister. Mais quelle chose est assez puissante pour dicter sa volonté à l’être qui l’abrite ? Pourquoi ce regard perçant, fixé dans le mien ? Veut-elle ce soir s’ouvrir à moi de quelque aveu ? D’un regret ? Un remords ? Une souffrance ? Quel secret veut-elle me livrer ? Et pourquoi cette mise en scène ? Je fais une nouvelle halte pour évaluer le chemin encore à parcourir. Nous sommes à mi-hauteur. Je risque un œil du côté de la mer. Vues de haut, les vagues me paraissent moins agressives, comme apprivoisées. Aline est loin devant et je n’ai qu’une hâte : la rejoindre. Je monte maintenant plus facilement. La rampe est moins ardue que je ne l’aurais cru. Les marches se laissent gravir sans autre difficulté que mon appréhension à sentir le vide à moins d’un mètre de moi. Je parcours encore quelques dizaines de mètres lorsqu’un doute me saisit soudain. Une éventualité ne m’avait jusque-là encore pas effleuré. Ce « quelque chose » me concernerait-il ? A-t-elle des reproches à me faire ? Une décision grave à prendre ? Veut-elle me quitter, alors que nous venons tout juste de nous installer ensemble ? À quelques mètres du sommet, mon échine est parcourue d’un frisson, la sueur me vient, la tête me tourne et je suis contraint de m’arrêter. Je m’adosse à la paroi rugueuse. Au-dessous de moi, la terre ferme, connue, rassurante, attirante. Face à moi, le vide, inconnu, hostile, terrifiant. Au-dessus de moi, Aline franchit la dernière marche et disparaît de mon champ de vision. Je l’appelle, espère une réponse. Elle ne m’entend pas. Une seule issue : la retrouver au sommet pour enfin savoir. Les derniers mètres sont éprouvants. Mes jambes sont raidies tant par la peur du vide que par la crainte de la révélation qui m’attend là-haut. Enfin, je passe le dernier degré. Devant moi, Aline se tient à quelques mètres du bord de la falaise, face à la mer. Je m’approche d’elle, lentement, oppressé par la peur du néant devant moi, et je me place à ses côtés, les yeux fixés sur son profil. « Voilà, je t’écoute. » Sans détourner le regard, elle répond d’une voix calme. « Je voulais savoir si tu monterais jusqu’ici. Puisque tu l’as fait, je sais maintenant que tu attaches plus d’importance à ce que j’ai à t’avouer qu’à tes appréhensions. » Elle tends maintenant le bras vers l’immensité qui s’offre à nous. « Regarde ! ». J’attendais une révélation, une annonce, un vœu, que sais-je ? Je ne peux croire qu’elle m’ait fait monter là pour le seul plaisir du panorama. Elle pose à présent son regard sur moi. Les traits sévères ont déserté son visage. « Je vais tout te dire, Nicolas. Mais avant tout, promets-moi de ne pas m’interrompre jusqu’à ce que j’aie fini. » Je promets. « Il y a deux ans, j’ai rencontré un homme doux, attentionné, sensible. Un être franc et généreux. J’ai passé avec lui jusqu’à ce jour de merveilleux moments, vécu des sensations que je n’aurais jamais cru possibles, partagé des instants de grâce qui m’ont bouleversée et me bouleversent encore. Je sais qu’il m’aime, autant que je l’aime. Il me l’a dit, il me l’a prouvé. Aujourd’hui, j’ai envie d’autre chose. Une nouvelle étape, comme un accomplissement. » Ces derniers mots prononcés, Aline se tourne vers moi, un doux sourire aux lèvres, et poursuit d’une voix maintenant tendre et chaude, ses yeux dans les miens. « Je voudrais un enfant de toi ». Ses yeux se plissent sous la lumière du couchant, ses cheveux dansent sous le vent doux venu de la mer ; derrière elle s’étend l’horizon immense, maintenant accueillant, prometteur, attirant, comme un univers vierge à découvrir ensemble.