23A - Anne P. Une vie

Notre croisière en mer baltique se déroulait paisiblement, partagée entre des temps de navigation, des escales agrémentées de visites. Deux amies m’accompagnaient dans ce périple. La vie à bord s’organisait en toute indépendance.

Nous nous retrouvions pour les conférences précédant les escales dans les pays où nous accostions. Un éventail de visites nous était proposé.

Autre moment de convivialité : les repas. Le choix du restaurant pour le déjeuner dépendait de la météo. Le soir, rivalisant d’élégance, le bar nous accueillait pour un verre, avant de rejoindre la salle de restaurant.

Les trajets en mer s’effectuaient toujours de nuit. Les arrivées dans les ports se déroulaient en début de journée. Chaque accostage m’émerveillait par la précision et la délicatesse de la manœuvre, le navire venant délicatement effleurer le quai.

Lors de la dernière escale à Gdansk en Pologne, je remarquais à mes côtés un passager d’un certain âge, qui se joignit à mes louanges lors de l’accostage un peu périlleux de notre bateau. Nous avons échangé quelques mots.

Dans cette ville polonaise, patrie de Chopin, un concert de piano, nous a été proposé. Coïncidence, dans la salle l’homme avec lequel j’avais conversé à notre arrivée, s’installa sur l’un des sièges voisins. Ce concert s’avéra catastrophique ! Un piano désaccordé émettant des sons aigus ! Rien de pire pour la délicate musique de Chopin. Quant à l’interprète, il manifestait un talent contestable, enchaînait les fausses notes et témoignait d’une agressivité incompréhensible envers son clavier, à l’opposé des qualités qu’exige ce compositeur. Mon voisin constata que je me bouchais les oreilles, ne supportant plus le sabotage de cette musique. Il me confia discrètement qu’il était également atterré par ce concert et par l’enthousiasme que manifestait le public…

Après les présentations d’usage, Charles me proposa de nous retrouver un peu plus tard, à bord, autour d’une coupe de champagne afin de nous remettre de nos déceptions !

Bien installés dans nos fauteuils, nous échangions sur ce concert déprimant. Notre discussion dériva vers des confidences personnelles qui concernaient sa femme, pianiste disparue depuis quelques années. Je perçus son aspiration à se confier et son récit me captiva.

Il possédait les qualités d’un conteur : la voix, la faculté de décrire les situations et les sentiments avec précision.

Sa vie de couple et la musique étaient intimement liées. Sa femme artiste professionnelle reconnue et célèbre, jouait fréquemment en concert et parcourait les scènes du monde entier. Charles l’accompagnait fréquemment dans ses déplacements et assistait à ses représentations. Sa profession d’écrivain lui en laissait le loisir. Il me confia, les larmes dans les yeux, qu’elle était sa muse et son inspiratrice.

Que de bonheur ressenti chaque jour, à l’écoute des mélodies harmonieuses qui résonnaient pendant des heures dans la maison. Mathilde déchiffrait les partitions, œuvres qui figuraient au programme d’un futur concert, puis reprenait inlassablement les passages offrant des difficultés, un entraînement journalier indispensable pour acquérir virtuosité et musicalité et progresser. J’admirais la mémoire de ces artistes qui interprétaient les œuvres sans partition.

Régulièrement, retentissait un extrait des années de pèlerinage de Liszt ou une Gymnopédie de Satie… pour sa détente et son plaisir, m’expliquait-t-elle en souriant !

Les années défilaient, je réalisais que mon inspiration devenait indissociable de l’émergence du son de ce piano. Les mots s’enchaînaient sur les pages de mon écran d’ordinateur, pendant que ses doigts coulaient sur le clavier. Un fluide créatif nous animait et nous liait.

Puis vers la cinquantaine, son nom allait disparaitre progressivement des affiches et des programmations.

La pire des maladies pour une pianiste fut diagnostiquée !

Deux mois avant ce terrible verdict, elle donna un concert désastreux ! Elle semblait être dépossédée de ses moyens et de sa virtuosité… Les critiques l’assassinèrent à juste titre. Mathilde fatiguée et déprimée, annula tous les concerts programmés, avec l’appui d’un certificat médical pour cause de dépression. Son agent furieux se montra critique et peu compréhensif.

Sa sœur, mariée à un grec et vivant à Athènes, nous proposa une maison dans les Cyclades, où nous nous sommes réfugiés afin d’échapper à la presse critique et envahissante. Ce mois de mai a été un enchantement ! Les journées s’écoulaient sereinement au rythme de nos envies. J’écrivais, Mathilde se reposait, lisait et dessinait, un autre de ses talents ! A aucun moment, je n’ai abordé le drame de son dernier concert !

Malgré l’ambiance paradisiaque, l’inquiétude me taraudait, constatant des tremblements lorsqu’elle dessinait et saisissait des objets…

Dès le lendemain de notre retour, Mathilde rejoignit son piano et s’attela à ses exercices habituels. A l’étage supérieur, assis devant mon ordinateur, je relisais les dernières pages de mes écrits, avant d’attaquer une page blanche. L’appréhension m’habitait ! En principe son travail débutait par des gammes qui s’enchaînaient mécaniquement, sans interruption sous ses doigts …J’écoutais ! Un incident m’alerta ! Elle semblait trébucher sur les notes ! Elle s’arrêtait, puis reprenait…Puis se succédaient des envolées régulières ! Ouf, je respirais !

Les épisodes de trébuchements et de reprises se renouvelèrent maintes et maintes fois ! Tout à coup le silence !

J’attendis quelques minutes avant de la rejoindre. Je la trouvai affalée sur le piano et en larmes.

Elle m’expliqua qu’elle ne parvenait à maitriser ses tremblements ! Ses mains ne lui appartenaient plus et devenaient incontrôlables !

Elle m’avoua qu’elle avait ressenti ces mêmes troubles au cours de son dernier concert !

Avait-elle pressenti inconsciemment la gravité de son état ? Raison pour laquelle elle décida d’annuler tous ses concerts.

Effectivement, les visites de spécialistes et les examens effectués, confirmèrent le verdict : ‘’Maladie de Parkinson’’.

Un déchirement pour une pianiste de se voir privée de la capacité de jouer. Impossibilité de la voir régresser et de neutraliser la progression de ce mal. Mathilde affronta cette épreuve courageusement et décida de se reconvertir dans l’enseignement du piano pour de jeunes enfants. Le contact avec l’enfance adoucissait son calvaire et la rendait heureuse.

Dans le passé, un autre événement l’avait également profondément atteinte, l’impossibilité d’avoir un enfant…D’où son engagement passionné dans la musique !

Dans les jours qui ont suivi la confirmation de cette sentence, Mathilde, avec une grande lucidité, aborda sa fin de vie. La conscience d’une perte d’autonomie progressive dans les années à venir la rongeait.

Elle me parla d’une émission de télévision qui nous avait interpellés l’un et l’autre : le récit d’une femme atteinte d’un cancer incurable qui se rendit dans un organisme suisse reconnu afin de mettre fin à ses jours : l ’association Dignitas !

Sa décision était prise, elle souhaitait entreprendre les démarches nécessaires auprès de cette association et s’y inscrire. Il lui semblait essentiel de conserver la maitrise de sa vie et de son destin.

« L’association » DIGNITAS – Vivre dignement – Mourir dignement « a été créée le 17 mai 1998. Elle a aidé plusieurs milliers de personnes à continuer à vivre, malgré de graves problèmes de santé. Leur souhait d’en finir avec leurs souffrances et leur existence de leur propre volonté a été pris au sérieux ! De ce fait, leur qualité de vie s’est de nouveau améliorée de manière décisive. Souvent, le simple fait de savoir qu’un médecin suisse est prêt à prescrire le médicament létal – ce que nous appelons donner le » feu vert provisoire « – suffit à atténuer la tension et à faire passer à l’arrière-plan le souhait de mourir. »

Son souhait devint également le mien ! Je désirais l’accompagner dans cette démarche et y participer…Un dernier pacte d’amour entre nous !

Les formalités accomplies auprès de Dignitas en Suisse, Mathilde me sembla apaisée. Elle paraissait prendre plaisir à guider ses jeunes élèves dans l’enseignement du piano.

Les jours, mois, années défilaient, la maladie avançait, inexorable ! Elle dut cesser les leçons de piano ! Elle faisait preuve d’un courage incroyable, plaisantant avec humour sur ses maladresses.

Un jour, un cap fut franchi !

Difficulté de marcher, des chutes survinrent…

Difficulté de mettre en œuvre les gestes de la vie quotidienne, s’habiller, se nourrir, lenteur de la parole !

Jour après jour, accepter sa dépendance. Une torture !

Elle s’enfonçait dans la souffrance morale due à la privation de la liberté de vivre…

Un matin, la prenant dans mes bras, pour la sortir de son lit, elle balbutia les larmes dans les yeux les mots ‘’Partir…Suisse’’

La mort dans l’âme, je devais me plier à sa volonté…

Par une magnifique journée d’automne, je gagnais la Suisse en voiture, sa sœur m’accompagnait.

A l’arrière, elle l’enveloppait tendrement de ses bras et lui rappelait des moments doux de leur enfance.

Arrivés à destination, apercevant les montagnes au loin, je l’entendis s’exclamer en trébuchant sur les mots ‘’beauté du monde’’.

Charles termina son récit des trémolos dans la voix, l’émotion le submergeait en prononçant ces derniers mots.

Je sentais les larmes me monter aux yeux, très émue par l’histoire de cette vie arrachée !

Aussitôt, il m’ordonna, souriant, d’aller au bar commander deux autres coupes de champagne et quelques petits clubs sandwichs…le restaurant ayant clos ses portes…