23A - Claudine O - A cause d'une 2CV

Je n’avais jamais vraiment parlé avec Eliane, à part bonjour-bonsoir. Elle ne m’était pas particulièrement sympathique, d’abord elle était plus âgée que moi, du bas de mes 21 ans sa quarantaine flamboyante m’impressionnait. Ce soir d’été, personne n’avait envie de rentrer chez soi, et il n’est plus resté qu’elle et moi à regarder le jour s’effilocher sur le lieu de notre entraînement sportif . Pourquoi lui ai-je dit « veux-tu que nous allions manger un morceau chez le chinois d’en face ? » ? Pourquoi, oui, pourquoi, moi qui vais rarement vers les autres, surtout quand cet autre m’impressionne.

Elle me regarde intensément : « Claudine, es-tu une fille à remonter le moral de quelqu’un ? »

Même à 21 ans, je savais reconnaître une crise quand j’en voyais arriver une.

Je lui réponds « Oui, bien sûr. Alors, le chinois ? »

Il était trop tôt pour le chinois. Le jour n’avait pas fini de s’effilocher.

Alors nous nous sommes assises sous un arbre. Et elle a répondu « mon mari est parti ce matin avec une fille rencontrée sur le périphérique où elle changeait une roue de sa 2CV »

Je connais Pierre seulement de vue, mais suffisamment pour l’imaginer en preux chevalier au secours d’une damoiselle. Mais là, alors….

Eliane se raconte. Elle était très jeune et passablement innocente lorsqu’elle a épousé Pierre. Elle croyait que le mariage c’était pour la vie. Elle n’a jamais rien eu à reprocher à Pierre, mari attentionné, passionné par son métier d’architecte. Il lui avait construit une maison comme elle l’avait désirée, ils y vivaient heureux et comblés depuis des années. Cependant, depuis quelques mois, il ne semblait plus ni heureux ni comblé dans la belle villa. Il finit par lui avouer qu’il était tombé amoureux de cette fille, le changement de roue, suivi d’un café -il fallait bien ça après être sorti du périphérique – puis sans doute un dîner et…

Et.

Pierre étant un garçon honnête ; il a fallu qu’il dise tout à Eliane. Pour se décharger de sa culpabilité ? Pour se faire pardonner ?

Eliane ne sait pas. Ce qu’elle sait c’est qu’un jour elle n’a plus pu supporter qu’il quitte la table du dîner, en larmes, mais attiré et déchiré disait-il – pour rejoindre l’autre.

Alors, ce matin-là, elle lui préparé ses valises et l’a mis dehors. Soulagée. Sidérée sans doute. Seule en tout cas.

Et allez savoir pourquoi elle m’a parlé, moi la fille presque inconnue, un peu paumée, seule aussi.

Alors oui nous sommes allées chez le chinois. Et s’en est ensuivi 45 ans d’une amitié que seule la mort a interrompue