23A - Corinne LN Dans le sang

DANS LE SANG

J’ai rencontré Basile pour la première fois le jour de son anniversaire, il venait d’avoir trente ans dont seize passés derrière les barreaux. Le parloir était bondé et terriblement bruyant et il a gardé les yeux baissés pendant presque toute notre conversation ou devrais-je dire mon monologue. Je me suis d’ailleurs demandé pourquoi il avait accepté ma visite. Il portait un jean et une chemise bleu marine, son visage aux traits régulier était d’une pâleur inquiétante, sa silhouette filiforme, ses cheveux bruns coupés ras. Après lui avoir posé une dizaine de questions sans réponses, j’ai cru que c’était sans espoir mais quand j’ai fait mine de partir, il a levé les yeux, posé son regard sombre dans le mien et il m’a simplement demandé quand j’avais l’intention de revenir. Je crois que c’est à cet instant que j’ai su que j’irai au bout de cette histoire. Je connaissais le parcours de Basile comme tout le monde car la presse en avait fait des choux gras à l’époque en en rajoutant dans l’horreur et le sensationnel mais je voulais entendre sa version, comprendre les méandres de ce drame familial et les vraies raisons de son geste. Pour être honnête, j’écrivais déjà mon scénario et j’avais même ma petite idée sur le choix des acteurs.

Grâce à mon aura de cinéaste reconnu, j’ai pu revoir Basile rapidement et dans de meilleures conditions. Chaque semaine, pendant deux heures une petite pièce nous était allouée et nous étions seuls en tête à tête. Il lui fallait bien cinq bonnes minutes pour se détendre et réussir à articuler quelques mots. C’était la première fois que je me retrouvais face à un assassin et je ressentais un mélange de curiosité et d’appréhension. Mais il se dégageait de lui une surprenante douceur et un charme indéfinissable. Basile s’exprimait bien, avec retenue et quand son regard profond se posait sur moi j’avais l’impression qu’il lisait dans mes pensées. Je ne pouvais m’empêcher de le trouver séduisant, malgré son teint blafard et la cicatrice qui lui barrait le front.

Prisonnier idéal, sans histoire, fréquentant assidument la bibliothèque, Basile n’était pourtant pas près de revoir le jour. A quatorze ans à peine, il avait poignardé sa mère à de nombreuses reprises avec une sauvagerie qui avait révolté la France entière. On avait retrouvé la quadragénaire baignant dans une mare de sang, balafrée de coup de couteau même au visage comme s’il avait voulu effacer jusqu’à son image. Lors de son procès à huit clos comme il était mineur à l’époque, son avocat avait évoqué des sévices que lui aurait fait subir une mère abusive mais sans pouvoir donner de détails car l’adolescent refusait de s’exprimer face aux jurés comme devant les forces de l’ordre ou les psychologues. Tous parlaient de son air buté et de ses yeux baissés. Le jeune-homme se comportait comme si tout lui était indifférent, comme si plus rien n’avait d’importance. S’en sont suivis quinze années d’enfermement, quatre ans en maison de redressement et bientôt onze en prison. Basile a passé les meilleures années de sa vie derrière les barreaux mais j’ai compris par la suite que ce n’était rien comparé aux quatorze années de maltraitance, de brimades et d’abus sous le joug d’une mère qu’on pourrait qualifier de sociopathe.

Une des premières questions que je lui ai posée était de savoir s’il regrettait son geste il m’a répondu simplement : « Je regrette ma violence mais pas ce que j’ai fait ».

En contrepartie de nos échanges, Basile ne m’a demandé qu’une seule chose, il voulait que je retrouve son frère Léo de dix ans son cadet dont il n’avait aucune nouvelle depuis quinze ans. Il était prêt à s’ouvrir à moi malgré ses réticences à condition de savoir ce qu’était devenu ce frère disparu. Grâce à mes relations et à un jeune dealer que j’avais croisé lors de mes maraudes pour le tournage d’un film, j’ai pu retrouver le jeune Léo. Après des années de ballotage de foyer en foyer, il vivait dans un squat avec une bande de jeunes paumés. J’ai réussi à le rencontrer, moyennant un beau billet, dans un café près de la Porte de Clichy. Léo était devenu le stéréotype du petit voyou. Son regard sournois, déchiré par les drogues et l’alcool m’a tout de suite mis mal à l’aise. Crasseux, nerveux, il s’est montré presque agressif, une âme perdue, pas grand-chose à voir avec la retenue et le charme de Basile. Quand je lui expliqué pourquoi je voulais le voir et que je lui ai parlé de son frère, il a refusé de m’écouter. Il s’est levé, il a repoussé la table rageusement et m’a lancé :

« Ce salaud est en prison, il a tué ma mère, il a bouffé ma vie. Je ne veux rien savoir de lui et je ne veux surtout pas qu’on sache que c’est mon frère. Tu peux lui dire qu’il me foute la paix. »

Il a attrapé son billet et il est parti sans même me dire au revoir. J’ai choisi d’être honnête avec Basile et je lui ai raconté notre brève entrevue mais sans rentrer dans les détails bien sûr. Pour la première fois, il a manifesté une vraie émotion. Il a détourné le visage les yeux embués et il m’a demandé de revenir un autre jour. Je me suis éclipsé à regret, l’abandonnant à une nouvelle source de souffrance mais au moins j’avais acquis la certitude que je n’étais pas en train de tomber amoureux d’un monstre insensible. Et oui, semaine après semaine, je découvrais la terrible histoire de Basile mais j’apprenais aussi à le connaitre et à l’apprécier. Basile est le fruit d’une aventure éphémère entre un guitariste médiocre et une femme qui rêvait de tout sauf d’être mère. Jenny a dû être jolie avant de sombrer dans la violence et l’alcool. Après s’être enfuie de chez elle très jeune, elle a bourlingué allant de petit boulot en petit boulot et vivant de temps en temps de ses charmes. Après une brève idylle passionnée, le musicien l’a abandonnée avant même la naissance de Basile et n’est revenu dix ans plus tard que pour lui faire un deuxième enfant avant de mourir brutalement d’une overdose.

Basile m’a décrit avec pudeur mais sans tabous les brimades et les violences qui ont ponctué son enfance. Il m’a raconté cet étroit placard dans lequel il a passé tant de soirées après avoir été roué de coups. Il allait à l’école, sale et en loques et il s’endormait pendant les cours sans que personne ai jamais semblé s’en inquiéter. Sa mère déchirait les devoirs qu’il rédigeait tant bien que mal sur un coin de table et ses précieux bouquins de classe pour qu’il ait de mauvaises notes. Elle l’accablait de mots d’une violence inouïe pour le mettre plus bas que terre. Pire, parfois, Jenny lui interdisait de sortir de sa chambre pendant plusieurs jours sans même songer à le nourrir ou à lui laisser la possibilité d’assouvir ses besoins naturels. Mais je ne vous narrerai pas tous les détails sordides des sévices physiques et psychologiques que lui a infligés cette mère abominable et vous ne les trouverez pas non plus dans mon film si je le tourne un jour.

« Les mots font plus mal que les coups » m’a dit Basile plusieurs fois « Sous l’emprise de l’alcool, elle était incontrôlable ». Il a ajouté : « Je crois que je servais de défouloir à toutes ses frustrations ».

Pendant longtemps Jenny ne s’est attaqué qu’à son fils ainé jusqu’à ce fameux soir. Et c’est pour sauver son petit frère de la fureur de cette mère destructrice que Basile est un jour passé à l’acte. C’était un dimanche soir, un soir de la semaine pire que les autres car Jenny ne dessoulait pas du weekend et sa violence haineuse n’avait plus de limites. Ce soir-là après s’être défoulée violemment sur Basile qui à quatorze ans commençait à esquiver les coups car il était déjà grand et costaud, Jenny s’en est prise pour la première fois au petit Léo qui n’avait que quatre ans. L’enfant était sorti de son lit réveillé par le bruit et les cris. Quand elle l’a aperçu Jenny lui a envoyé un coup de pieds dans le ventre qui a fait hurler le petit de douleur puis elle a attrapé une casserole et elle a asséné un coup violent sur la tête du petit garçon qui s’est évanoui. Basile s’est précipité pour tenter de le défendre mais Jenny continuait à le frapper encore et encore. C’est là que dans un accès de rage et de désespoir, il a attrapé un couteau de cuisine et il a frappé sa mère une première fois dans le dos. Mais ça n’a pas suffi, elle s’est retournée, l’invectivant et le cognant violemment au visage tout en se moquant de lui. Alors toutes ces années de souffrances et de frustrations se sont muées en une folie meurtrière il a frappé à nouveau avec son couteau au ventre puis partout encore et encore et il a continué à frapper et à frapper pour qu’elle se taise, pour en finir une bonne fois pour toute même bien après qu’elle ait rendu l’âme.

Je me demande toujours comment les médecins qui ont certainement examiné Basile à l’époque ont pu ne pas remarquer toutes ces traces de souffrances physiques et psychologiques et comment les services sociaux ne se sont pas penchés en amont sur cette famille infernale. J’ai réalisé aussi toute la lourdeur de notre système judiciaire qui manque à la fois de temps et d’empathie.

Mais tout ça n’a plus d’importance, je suis tombé amoureux fou de ce jeune homme au destin tragique et j’ai attendu cinq longues années qu’il finisse sa peine. Personne dans mon entourage n’a compris cette relation sauf ma mère. La plus-part de mes soi-disant amis se sont éloignés mais ça m’est bien égal car cette rencontre avec Basile a changé ma vie. Je l’ai dans le sang et j’ai pu constater que tout ce qu’il m’avait raconté était vrai quand j’ai découvert les multiples cicatrices sur son corps. Je les caresse chaque soir quand nous nous lovons l’un contre l’autre et chaque matin pour qu’il sache à quel point je l’aime. Je vous avoue que ne sais pas si je tournerai un jour le film de son histoire, je crois qu’il n’y tient pas et moi je tiens beaucoup trop à lui.