23A - Dominique B - A mon goût

J’ai faim. Tout le temps. Je ne suis pourtant pas boulimique. J’aime manger. Dévorer. Déguster. Lécher. Mâchouiller. Avaler. Savourer. Goûter. Je ne suis jamais rassasiée ni repue. Aucune gloutonnerie cependant. Chaque bouchée est un voyage ou une caresse. Je hume, frôle ou pose mes lèvres, légèrement, sur la grâce qui s’offre à moi. Je l’ai déjà dévorée des yeux et un feu s’allume en moi qui divinise chacun de mes sens. Je ne vois plus… j’admire ! Je ne respire plus… je flaire ! Je ne tâte plus… j’embrasse ! Je ne goûte pas… j’honore ! Il me faut être seule alors. Certains plaisirs ne supportent pas de témoins. Il m’arrive de trembler au seuil d’une bouchée gracile, effrayée de la cruauté qui me pousse à détruire cette beauté. Je souris parfois à une alliance impertinente, charmée de cet inattendu. J’ai déjà pleuré de devoir repousser un galbe morne. Un fumet à peine perceptible fait sourdre en moi une vague qui m’envahit d’un ravissement absolu. Le contraste hardi des couleurs courtise mon regard. L’enchevêtrement des vapeurs enivrantes affole mes boussoles aventureuses.

Mon dictionnaire des saveurs généreuses s’enrichit chaque jour des nuances infinies des arômes captivants. Grisants ou d’une apaisante fadeur, évanescents ou entêtants, suaves ou piquants, alcoolisés ou patelins…tous me charment ou m’envoûtent, raniment mes gourmandises et attendrissent mes ardeurs voraces.

Toujours en quête de liaisons neuves et de découvertes troublées, mon désarroi perdure cependant. Certains effluves résistent et toutes mes tentatives pour distinguer et reproduire toutes leurs richesses singulières ne se rejoignent que dans l’échec ! Au désespoir de ne pouvoir jouir de ses parfums inimitables, une seule solution s’impose…

Avant de la rejoindre pour nos éternités, je vais manger ma grand-mère.