23A - Françoise L - Madame B

Madame B.

Je ne l’ai rencontrée qu’une fois mais je ne l’ai jamais oubliée. Elle avait annulé, reporté cette consultation trois ou quatre fois. Ce soir elle est assise sur la chaise en face de moi, ses longs cheveux bruns encadrant l’ovale de son visage inondé de larmes. Je lui précise combien je suis contente de pouvoir enfin la rencontrer. Dans un sanglot elle me raconte son accouchement long et difficile, traumatisme indélébile. Elle ne supporte plus d’être touchée depuis, toute relation intime est proscrite.

Je ne saurais plus dire le déroulement exact de son accouchement mais je me souviens très bien de sa fine silhouette, du murmure de sa voix, de sa douleur. Elle était heureuse d’être enceinte, c’était un moment béni. Elle se sentait épanouie, son compagnon était tendre, prévenant. Mais la violence de son accouchement à tout balayé. En arrivant à la maternité elle a dû s’allonger. La sage femme l’a entourée des sangles du monitoring, a branché la perfusion et appelé l’anesthésiste. Il fallait faire la péridurale. La voici assise sur la table une simple blouse à raz les fesses, ficelée de toutes parts, un drap pudiquement posé sur le bas de son corps. Elle ne s’était pas préparée à cela, elle pensait être accueillie différemment. La sage femme ne lui avait guère laissé le choix : « - Vous la voulez la Péridurale ? Oui ou non ?

- ??

- Et bien c’est maintenant ! »

Le ton étant péremptoire, elle s’était laissée faire. Elle avait démissionné rapidement. Son corps était là mais elle n’y était pas. Elle les regardait faire : ajuster le monitoring, régler la perfusion et multiplier les touchers vaginaux. Bien sûr la naissance ou plutôt l’expulsion fut difficile. Il fallut lui appuyer sur le ventre, compléter par un forceps pour que son petit naisse. Elle eut à peine le temps de le sentir sur elle que déjà on fouillait son intimité. Il fallait évacuer le placenta et recoudre ses chairs. Alors elle s’est évanouie. Décidément c’était bien trop dur. Les suites elle ne s’en souvient pas. De retour chez elle une grande lassitude l’envahit. Elle ne pouvait plus. S’occuper de son petit c’était possible mais être touchée, c’était impossible.

Cela fait deux ans maintenant. Son médecin traitant lui a donné mon adresse, il y a quelques mois. Elle a hésité, annulé ce rendez-vous. Son compagnon n’en peut plus, il parle de séparation. Ce soir elle est là, elle ne peut plus reculer. Tout en pleurant, elle accepte l’examen.

Madame B. n’est jamais revenue mais je ne l’ai pas oubliée.

Françoise L.