23A - Lucie B - Et ta mère

ET TA MERE ?

C'était une simple question, pratiquement désintéressée de ma part, lors d'une discussion légère avec une collègue de travail lors de la pause du midi. Une question qui voulait tout bonnement dire "Et toi, quelles études elle a faites, ta mère ?", car je venais de lui dresser le portrait de la mienne.

" Je l'ignore " fût sa réponse.

" Quoi ? Tu ne lui as jamais demandé ? Elle ne te l'a jamais dit ? "

" Je l'ignore car je ne connais pas vraiment ma mère. "

Et, sans que j'ais à poser plus de questions, Irène enchaîna, me présentant son enfance, les souvenirs qu'elle gardait de sa tendre maman, ainsi que toute une gamme d'images que sa tante et son demi-frère, ainsi que quelques autres membres de sa famille, avaient imprimées dans sa mémoire. Souvenirs et images semblaient co-habiter joyeusement dans sa tête.

Au fil de son récit, je me mis à imaginer quels auraient été mes sentiments si ma mère m'avait, comme celle d'Irène, laissée avec sa sœur pour aller courir le monde avec son fils, de dix ans mon aîné. Et surtout, comment elle aurait pu choisir de partir si loin et si longtemps avec mon demi-frère alors que je n'avais même pas un an. J'essayais tout de même d'écouter ce qu'Irène me dévoilait. Car il s'agissait véritablement d'une ouverture, d'un trop-plein de passé qu'elle paraissait prête à partager avec moi, moi qui était tout juste une connaissance dans son univers professionnel. Nous ne nous étions jusqu'alors jamais confiées l'une à l'autre. Pourquoi maintenant avait-elle cette envie de me parler de sa vie ? Un événement s'était-il produit pour qu'elle veuille soudainement m'amener dans son enfance ?

Allez, me dis-je, concentre-toi sur l'histoire de ta collègue. Elle te livre un pan de sa vie dont elle n'a parlé qu'à un petit nombre de personnes, tel qu'elle l'a mentionné.

Anna, la tante qui avait élevé Irène, s'était toujours comportée avec elle comme une vraie mère, lui procurant tout ce dont un enfant a besoin pour s'épanouir, principalement de l'amour inconditionnel. C'est au début de son adolescence qu'Irène avait véritablement compris que sa mère biologique s'était évaporée dans la nature. Disparue. Jamais refait surface. Rémi, son demi-frère, lui, était revenu après deux ans de voyages avec sa mère, leur mère. Il avait agrandi la famille de tante Anna qui avait entre-temps donné naissance à des jumeaux. Arrivé comme un colis livré par train, le Rémi. De l'Île de la Grenade, la mère l'avait accompagné jusqu'à Montréal puis l'avait mis sur le train se rendant à Rivière-du-Loup. Ainsi, Irène avait appris à connaître ce grand frère toujours prêt à lui raconter ses aventures de voyage dans des contrées qu'elle ne pouvait qu'imaginer. Sûrement qu'il enjolivait ses récits mais quelle importance pour Irène qui se sentait si proche de cet être doux et mystérieux. Elle désirait vraiment être sa complice, passer le plus de temps possible avec lui, s'endormir avec ses contes.

Avec les années, Rémi lui avait donné des informations plus précises sur cette femme avec qui il avait voyagé. " C'était ta mère ? " lui avait un jour demandé Irène. Et petit à petit, Irène avait compris que la mère de Rémi était aussi la sienne. Son demi-frère avait à ce moment pris une importance encore plus grande à ses yeux.

Et alors, qu'était-il advenu de cette mère aventurière ? Bien sûr, la question me brûlait les lèvres. Mais Irène avait consulté son portable et dit: " Il est temps de rentrer au travail ". Nous regagnâmes nos bureaux respectifs. Toutes sortes de scénarios me traversèrent l'esprit le reste de la journée. L'après-midi, j'avais peine à me concentrer sur mes dossiers et, le soir, je n'étais pas très concentrée sur le film visionné avec une amie.

Et le lendemain, je partais pour une mission en Roumanie pour deux semaines. Le reste de l'histoire d'Irène, si elle allait me raconter la suite, devrait attendre.