23A - Séverine L - Fatiguée

Fatiguée

« Tu comprends, me dit-elle, ce n’est pas tant que je ne l’aime plus, c’est que je suis fatiguée de l’aimer. »

Pourtant, elle l’avait voulu, cet enfant. Passionnément, désespérément, rageusement. Amoureusement…

Avait-elle voulu cet enfant ou était-elle émerveillée à l’idée d’être mère, elle qui toute son enfance s’était sentie au pire orpheline, au mieux maman de sa propre mère ?

Ce qui, finalement, revient au même.

Une mère qui ne savait plus trop qui elle était elle-même, oscillant entre les caprices de la toute puissance enfantine, l’exubérance d’une adolescence survoltée, le tourbillon de la dépression, les émotions contradictoires face à ses interlocuteurs réels ou imaginaires.

Une maman schizophrène, pour tout dire. Une maman qui faisait ce qu’elle pouvait mais n’arrivait pas à aligner deux idées cohérentes de suite, toujours marchant avec hésitation sur le fil rouge séparant ses deux mondes. Parfois sautant à pieds joints en cassant le fil.

Qui n’avait pas pu aider cette petite fille à se construire.

Alors elle s’était construite toute seule. Comme elle avait pu.

Même si c’était sur du sable. Même si chaque brique posée n’était pas tout-à-fait droite, tout-à-fait cuite, tout-à-fait lisse. Ou bien trop…

Il lui avait fallu grandir toute seule, et essayer d’amener sa mère à l’âge adulte.

On l’en avait chargée, sans lui dire que ce n’était pas là son rôle, et encore moins que c’était impossible.

Et la voilà là, devant moi.

Désemparée, désorientée, coupable.

Avec ses grands yeux perplexes, regards de vieille femme douloureuse, derrière lesquels pleure l’enfant abandonnée.

Je ne peux m’empêcher de voir sa carcasse intérieure : ce grand mur où il n’y a qu’une brique sur deux, et dans chaque intervalle la petite fille de 5 ans, de 10 ans, l’adolescente rebelle de 15 ans assoiffée de beauté et d’amour, toutes essaient de se faufiler pour voir le jour.

Elle tient bon. Malgré ce mur ébréché comme la dentition d’une gamine de 8 ans, elle refuse de les laisser passer. L’adulte qu’elle aspire à devenir continue de consolider son mur, à faire en sorte qu’il ne s’écroule pas, en particulier sur son entourage.

Pourtant il arrive que toutes la submergent, montant à l’assaut en même temps.

Le mur alors s’effrite, le sable glisse entre ses mains. Elle colmate, l’humidifie de ses larmes.

Et la voilà mère à son tour.

« Ce n’est pas tant que je ne l’aime plus, mais je suis fatiguée de l’aimer. »

Ça ne s’est pas passé comme elle l’avait rêvé. Cela ne se passe jamais comme qui que ce soit le rêve ou le prévoit.

Certaines s’en remettent, d’autres pas.

Cet enfant, cet enfant charmant et adoré, cet enfant qu’elle avait si peur de briser, cet enfant pour lequel elle avait un si profond respect… au point de ne pas oser le contrarier, si ce n’est en s’en excusant auprès de lui. Au point de ne pas pouvoir lui imposer de limites sans lui expliquer en long en large et en travers à quel point elle en était désolée. Cet enfant devenait ingérable, il ne s’exprimait que par hurlements et exigences.

Il était même allé jusqu’aux coups, alors qu’elle n’avait jamais levé la main sur lui.

Il vociférait, exultant de voir à quel point ses « crises » la traumatisaient.

A quel point sa violence la terrorisait.

Elle réagissait, bien sûr, tentant désespérément de rassembler autour d’elle les éléments de son personnage de mère. Ou du moins de l’idée qu’elle s’en faisait.

La petite fille de 10 ans se fâchait, se disputait avec ce fils-frère qui n’arrêtait pas de lui faire des méchancetés; l’adolescente incomprise se révoltait contre les goujateries de cet alter ego masculin et ses propos inadmissibles, lui tenant des discours philosophiques auquel le garçon écumant ne comprenait goutte. La maman débordée essayait de faire prendre conscience à son rejeton récalcitrant le bien fondé de la tolérance et de l’apaisement.

Sans se rendre compte qu’un discours moralisateur était le plus sûr moyen de faire fuir le gamin dans ses retranchements.

La petite fille de 5 ans était terrorisée par la violence de ce « grand » qui lui explosait à la figure.

La maman était terrorisée par la violence de ce « petit » alors qu’elle ne rêvait que de tendresse, gorgée de rêves d’une maternité idyllique.

On ne lui avait jamais dit que l’amour, aussi profond soit-il, ne suffit pas.

On ne lui avait jamais dit que les petits d’homme, comme les chiots, on besoin de se faire les dents.

Que pour apprendre à contrôler leurs mâchoires, ils doivent trouver une résistance.

Elle raconte. Elle se tord les mains. Elle saigne à l’intérieur. Elle est coupable. Coupable. Coupable. Elle n’a pas été une bonne fille, elle n’a pas guéri sa mère. Elle n’est pas une bonne mère, son fils le lui crache chaque jour à la figure.

Elle relève la tête.

« Tu sais, me dit-elle, c’est juste que je suis fatiguée d’être moi. »

Qui est-elle ?

Nul ne le sait. Et surtout pas elle.

Enfant esseulée balancée par-dessus bord, dans le terrain miné que les adultes avaient fui. Mère isolée qui trébuche dans les ornières et les racines emmêlées, serrant contre son cœur un fardeau si lourd qu’il glisse à chaque pas.