23B - Bénédicte - Fredaine - Peut-être...

L’attente des résultats devenait insupportable. Le jeune homme avait beaucoup étudié pendant toute cette année universitaire. Bien plus que d’habitude se disait-il, ah oui, il avait bossé ! Mais l’examen écrit ne le satisfaisait pas. Envolé, le fil du raisonnement, un tiers de sa copie était hors sujet, cela lui sauta aux yeux avec une évidence terrifiante à la relecture de ses notes de cours. Un correcteur rigoureux sanctionnerait sans pitié, un autre à l’esprit plus large, mettrait juste la moyenne pour ne pas pénaliser l’étudiant. Peut-être, avec un peu de chance... Comment avait-il pu se tromper à ce point ? Son dossier sur l’année entière montrait des résultats corrects, au-dessus de la moyenne. Cela sera-t-il pris en compte ? Peut-être... L’anxiété montait. La moyenne, qu’est-ce que cela valait ? Rien du tout, il faut être bien au-dessus de la moyenne pour passer, il faut toujours avoir une longueur d’avance sinon on ne gagne pas, il le savait bien… Mais, tout de même, la moyenne c’était déjà un bon point non ? Les jours d’examen on est toujours stressé, alors on se plante, c’est fréquent. Peut-être le correcteur en tiendra-t-il compte ? Peut-être, peut-être…

Dans l’incertitude, le raisonnement balançait entre le « reçu » et le « collé » en l’attente du meilleur et du pire. Soudain lucide, il songeait : dans la vie professionnelle c’est tous les jours comme à l’examen, on ne vous demande pas d’avoir été bon autrefois, on s’attend à des résultats positifs dès maintenant, sur le dossier en cours. Alors pourquoi un prof’ serait-il indulgent ? De plus les copies étant anonymes, même si le correcteur connaissait le candidat et en appréciait le travail, il sabrera la copie sans état d’âme, en totale et innocente objectivité, ne sachant pas de qui il tranchait le destin.

Dire qu’il fallait attendre encore vingt-quatre heures avant les résultats. Autant dire vingt-quatre heures d’angoisse. Pouvait-il raisonnablement escompter le succès ? Ou plutôt un oral de rattrapage à passer ? Oh non, pas ça ! Il avait tellement travaillé. Bah, finalement, un oral de rattrapage, au moins ça, ce serait mieux que rien. Mieux que « collé ». Il se savait meilleur à l’oral qu’à l’écrit. A l’oral, il faisait illusion, donnait l’impression d’être imprégné du sujet… du moins s’il tombait sur un chapitre dont il connaissait quelques éléments. Ces allers et retours entre espoir de réussite et crainte de l’échec lui donnaient le tournis.

Il se laissa aller à évoquer l’épreuve écrite. Un calvaire pour lui. Dans la salle d’examen, quel horrible sentiment d’être écrasé par la rumeur silencieuse des cerveaux hyperactifs de tous les autres candidats. Sous ses yeux à lui, les mots de l’énoncé dansaient la sarabande, illisibles ils ne pénétraient pas son entendement. Fébrile, il prenait une position favorable à la concentration : pouces sur les oreilles, index se rejoignant sur le front, les autres doigts formant casquette, il entendait uniquement son propre corps et ne voyait plus que les termes de l’énoncé. Il réussissait à faire abstraction de tous ces brillants cerveaux, affairés autour de lui. Il cherchait, il raisonnait. Las ! Paralysé par les détours du labyrinthe dans lequel il errait au hasard, son esprit ne fonctionnait toujours pas. Restait à dominer sa respiration dont la maîtrise, enfin revenue, relancerait une agilité intellectuelle convenable. Alors il se précipitait sur la première page encore vierge, tandis que ses voisins entamaient la seconde ou la troisième le plus calmement du monde. Quel supplice !

Après ce constat fataliste, il fulmina : « D’ailleurs je me demande vraiment pourquoi j’étudie le droit, cette matière aride. Stupide, j’ai été stupide de me conformer aux désirs paternels ! Oui papa, bien papa, d’accord papa. Je suis beaucoup trop soumis. Je n’aurai jamais dû céder ! Mais si je lui avais révélé que c’était la peinture qui m’attirait et que je souhaitais étudier les Beaux-Arts, lui dire ça, à lui, vénérable notaire de province à la renommée établie, j’aurais probablement provoqué une crise cardiaque ! C’était impensable. Et à coup sûr il m’aurait mis à la porte. J’ai horreur du droit et je n’en ferai rien dans la vie, puisque je veux devenir artiste peintre. Mais, là n’est pas la question pour le moment. Trêve de rébellion, tu peindras plus tard ». Et les heures s’écoulaient lentement, longues comme des jours sans pain. Cent fois par heure il consultait les montres, les pendules, tout ce qui donnait l’heure, il attendait. Il allumait son ordinateur : peut-être les résultats étaient-ils déjà affichés ? Non, rien encore. Ce serait pour demain matin, neuf heures.

Il ne lui restait plus qu’à dormir, s’il le pouvait. Etrange entreprise, riche en cauchemars dans lesquels il cherchait désespérément ses codes d’accès au site de la fac’ pour connaître les résultats : rien dans son téléphone, rien non plus dans le petit carnet rouge qui les contenait tous. Rien, et encore moins dans sa mémoire définitivement vide. Paniqué, il se réveilla en sursaut, haletant, se précipita sur son ordinateur qui, docilement s’alluma, ouvrit le laconique message, inchangé : «Les résultats seront disponibles à partir de neuf heures du matin ». De guerre lasse, vers cinq heures il prit un café bien chaud grâce auquel il se rendormit lourdement.

Les bruits de la rue finirent pas le réveiller : il était dix heures. Mes résultats ! L’ordinateur resté allumé beaucoup trop longtemps n’avait plus de batterie. Aussitôt, il le brancha sur le secteur. Sans succès. Les interrupteurs de la chambre et de toutes les pièces restaient inopérants : panne de secteur. Il se jeta sur son téléphone pour joindre l’un des amis de cours dont il avait pris les coordonnées entre deux portes. Il entendit : « Le numéro que vous avez composé n’est pas attribué ».

En rage, il enfourcha son scooter et fila vers la faculté. Là, il se précipiterait vers le fatidique tableau des résultats.

Fredaine ☐