23B - Marie-France de M - Les reproches imaginaires

Les reproches imaginaires…

Monique soupira tristement : en trois semaines, elle avait essayé en vain de téléphoner plusieurs fois à sa fille. Celle-ci mettrait des jours, voire des semaines, à la rappeler. Monique pensa que si elle avait réellement besoin d’elle, que ce soit pour un problème de santé ou autre, à plus de 60 ans, on commence à y penser, ses appels resteraient lettre morte. Monique avait dû se rendre à l’évidence : les longs silences de sa fille traduisaient son besoin d’établir constamment des distances vis-à-vis d’elle. Ce petit jeu pervers durait depuis plus de vingt ans. Et pourtant comme ce tandem mère-fille avait suscité de jalousie jusqu’au 20 ans de Juliette. Plus fusionnelles que ces deux-là, dans la petite ville bourgeoise d’Amboise, c’était du « jamais vu »! Les copines de Juliette ne cessaient de lui dire combien elle avait une chance folle d’avoir une mère à qui l’on pouvait tout dire, confier tous ses secrets, parler de sa vie amoureuse… Cette femme possédait une ouverture d’esprit magnifique qui permettait de communiquer comme personne. Grâce à ce don rare, ce don unique, elle pouvait s’adresser aussi bien au Président de la République qu’à ses commerçants avec le même intérêt, la même bienveillance, la même ouverture d’esprit. Une seule personne demeurait insensible à ce charme : sa fille !

Alors, immanquablement, à la tristesse succédait la rancœur avec une petite phrase terrible, lancée à son endroit par Juliette : « Est-ce qu’une fille est obligée d’aimer sa mère ? ». Cette question, tournant en boucle dans sa tête, lui avait lacéré le cœur, un vrai coup de grâce pour cette mère aimante. Elle avait beau retisser le fil de leur histoire, elle ne comprenait pas où et comment le dérapage s’était amorcé. Monique reconnaissait qu’elle avait donné un père pas facile à vivre pour ses enfants, intelligent certes, sachant les intéresser à la Nature, à l’Environnement, à l’Art... mais cyclothymique et maniant l’humiliation comme personne. Juliette en avait beaucoup souffert. Aujourd’hui, âgée de 40 ans, elle aurait dû reconnaitre toutes les souffrances endurées par sa mère pour maintenir un semblant de vie de famille. Optimiste, d’un caractère joyeux, Monique n’avait eu de cesse « d’étendre ses grandes ailes pour protéger ses petits ». Elle travaillait sans relâche pour offrir des vacances à ses enfants, des cadeaux aux grandes fêtes, des vêtements de marque… Elle avait encouragé Juliette dans sa vocation de pianiste, se privant pour lui offrir les meilleurs professeurs et des master-class en Allemagne, en Suisse, en Belgique. Elle assistait à tous ses concerts, son père jamais… Sa fille était devenue concertiste internationale, grâce à son talent certes mais aussi aux sacrifices maternels. Monique ne comprenait toujours pas pourquoi ces vingt dernières années, sa fille s’était éloignée d’elle. Quelle cruelle désillusion… quelle tristesse. Elle n’ignorait pas que Juliette, dès l’âge de vingt ans, avait consulté de nombreux psychologues, faisant fi du prix parfois exorbitant des consultations. Et sa première « Psy » haïssait sa propre mère, lui avait un jour avoué Juliette… Sans doute raison pour laquelle s’était-elle tournée vers la psychologie…

Il y a un an, Juliette lui avait fait un affront terrible. Elle avait carrément refusé de la voir pendant ses cinq derniers mois de grossesse… Quelle opprobre, quelle injustice, quelle crucifixion… Monique se sentit punie. Mais qu’avait-elle donc commis pour subir un tel traitement, se demandait-elle sans cesse.

Deux semaines après l’accouchement, la nouvelle grand-mère avait quand même eu le droit de rendre visite au nourrisson. Quel bonheur de la tenir dans ses bras, de découvrir ce minois aux traits si fins, la petite fille serait indubitablement ravissante… Pour fêter l’évènement avec panache, Monique avait carrément cassé sa tirelire pour offrir le dernier appareil connecté pour réaliser les purées pour bébé mais aussi les meilleures sauces béchamel, les pestos les plus raffinés, en un mot les recettes les plus inoubliables. Sa fille, habituée à un train de vie supérieur, avait remercié certes mais du bout des lèvres. Et cette mère si mal aimée en retour, établit une fois de plus un diagnostic sans appel : sa fille, ressemblant gènes pour gènes à son géniteur, aurait bien du mal à changer. Elle réalisa enfin qu’il lui fallait l’accepter. Seule différence : si Monique s’était conduite en victime avec son époux, dorénavant elle ne jouerait plus le même scénario avec Juliette. A son tour, elle imposa l’absence !

Un jour, l’artiste convoqua sa mère afin de lui exposer l’objet de ses griefs mais à une seule condition : Monique devrait écouter jusqu’au bout sans argumenter et sans se justifier. Juliette lui offrait peut-être la dernière chance de rétablir la communication, alors elle accepta le deal. L’inanité du propos la laissa sans voix, dans un état de sidération absolu. « A l’âge de 13 ans, elle avait acheté à sa fille son premier soutien-gorge. Revenue à la maison, Juliette avait dû se plier aux exigences du paternel. Trop heureux de la taquiner, il lui avait demandé de lui montrer comment elle portait ce nouveau sous-vêtement. Elle l’avait vécu comme quelque chose de violent vis-à-vis de sa féminité. Et reprochait à sa mère d’être restée sans réactions, de ne pas l’avoir défendue… ».

Voilà comment naquit Le Reproche il y a un quart de siècle. Il éclatait brutalement au visage de Monique, incapable de se souvenir de cet instant devenu le drame de Juliette. Ce qui paraît sans importance pour les uns peut s’avérer problématique pour les autres, au point d’installer des névroses indélébiles martyrisant l’Amour sans vergogne.