24 A - Aline L. - Majuscule - Minuscule

Minuscule

Minuscules-majuscules

Encre violette prisonnière d’une petite flasque à l’angle du bureau de bois vernis.

Visage poupin, coupe au cordeau, la frange laisse la part belle au front, ciseaux alertes de la mère, les pommettes hautes du père. Sur la photo en noir et blanc les bras croisés, le tablier à carreaux, le regard clair, trop clair, bientôt les lunettes, hypermétrope.

Leçon d’écriture, la candeur rayée d’une nouvelle page, la main gauche sur le buvard protecteur, le souffle retenu, je plonge la pointe de la plume dans l’encrier et la pose sur la ligne.

Le temps s’est arrêté, ma main droite devenue scribe glisse, tourne, enchaine puis se relève, et retourne à l’encrier.

Quand je vacille me vient la danse, amour premier, planche de salut pour la plume hésitante qui dérape, quand l’encre assassine goutte sur le papier.

Alors mon corps se délie, s’inspire des figures apprises le jeudi sur le parquet ciré, pas glissés, jetés, pliés, chassés…

Ma nuque allongée vers le ciel pour la rectitude du t, la courbe du c épouse l’arrondi de mon bras.

Ensuite la danse des mots a envahi peu à peu mon être, devenant parfois plus réelle que ce que mes sens percevaient. La poésie et sa musique m’ont découragée d’un monde, me donnant à voir l’autre qui se nourrit de rêves et de voyages. Les mots ont dessiné un espace, construisant pas à pas mon propre territoire.

Par les minuscules j’ai éprouvé le besoin majuscule d’un Ailleurs.

* * *

Ma cour minuscule

Bien avant le voyage de l’écriture, j’exerçais mes talents d’exploratrice dans un sous-bois qui jouxtait notre maison.

Un sous-bois livré à lui même sans mains jardinières, asile de choix pour rampants élégants, araignées, coccinelles, fourmis, ou inélégants, perce-oreilles, punaises et lombrics peu appréciés dans les salons des grands. Très tôt tentée par le désordre (entendre ce qui s’oppose à l’ordre établi) j’invitais ce petit monde à des gouters improvisés à l’abri des regards. Ils faisaient le voyage de leur maison garde-manger (un tapis de brindilles et de feuilles mortes) vers le linoleum de ma chambre dans une boite à biscuits.

Les feuilles de salade et verts de poireaux dérobés à la cuisine faisaient florès, j’observais avec délice le ballet des mandibules.

Ma petite cour se dispersait sitôt le festin avalé (Les fourmis emportant de minuscules débris sur le dos).

Je compris très tôt que les amis pouvaient se montrer légers, et loin de leur en tenir rigueur, vite, je sautillais vers mon sous-bois.