24 C - MF de Monneron - Les bijoux de Gulliver

LES BIJOUX DE GULLIVER

Depuis mon adolescence, dormir comme une souche fut toujours mon souhait le plus cher. En effet, la Nature m’a octroyé un sommeil léger comme une mouche, je me lève toujours au moins deux fois par nuit. Et régulièrement à 4h du matin : « c’est l’heure de la fonction rein » clame mon homéopathe d’un air désolé. Par quel miracle avais-je dormi aussi longtemps cette fois-ci ? Néanmoins, mon réveil s’avéra nébuleux, comme si je sortais de vingt siècles d’assoupissement.

Après plusieurs minutes intenses, consacrées à reprendre conscience, je réussis à me secouer sans toutefois comprendre en quel lieu je me trouvais. Et pour cause, j’étais plongée dans une obscurité glauque et inhabituelle. Toujours allongée, je commençais alors à tâter ma couche : elle me sembla plus molle qu’une guimauve. En dépit de ce constat, je réussis à me relever puis retombai lamentablement et je me rendis alors compte que j’étais égarée au milieu d’une forêt m’engloutissant généreusement. Ces arbres étonnamment souples ressemblaient à des conifères dotés de troncs sans feuilles, imberbes, lisses… Le sol n’étant pas jonché d’aiguilles, à quelle espèce pouvaient-ils bien appartenir ? Cette Nature me parut pour le moins surprenante ! A nouveau debout, je fus obligée de me tordre le cou et courber totalement la tête en arrière pour percevoir un peu de lumière. Pour se faire, je dus m’appuyer contre un arbre. Celui-ci était si mou que je tombais à la renverse. Je constatai alors à quel point la surface de ce sol était chaude. Mais à nouveau, je réussis à me relever et pus constater sa couleur, qui variait du beige au rose clair. Devant moi, se dressait une colline au sommet très arrondi. Eprouvant le besoin de dominer la situation, il ne me restait qu’une solution : gravir cette montagne à côté de laquelle le Mont-Blanc semblait rebondi comme un œuf au plat ! Combien de temps cela me prendrait-il ? Une journée ? Une semaine ?

L’expérience m’a appris qu’il faut beaucoup de courage pour se sortir des nombreuses chausse-trappes tendues par la vie et comme j’ai été à bonne école, je me mis vaillamment en route. Pourquoi ce sol était-il si flasque, mouvant, élastique et plein de plis ? Sa texture, la configuration des lieux, cette végétation si dense aux multiples branchages, gênaient terriblement ma progression. A un moment, à quelques mètres de moi, j’aperçus trois formes ovoïdes, blanchâtres, mystérieuses. M’approchant de plus près, je constatai qu’il s’agissait d’œufs géants, fixés à la base des conifères sans feuilles et disséminés çà et là. Je les contournai en pestant, craignant qu’ils puissent se décrocher et tomber sur moi. Ma fin serait alors inévitable : je mourrais écrasée sur le champ par de telles masses !

Petit à petit, transpirant et suant toutes les larmes de mon corps, je réussis à reprendre la montée. Mais à mi-chemin, une étrange odeur me saisit à la gorge. Cet arôme animal ne m’était pas inconnu mais je ne réussis point encore à l’identifier. Je m’assis pour reprendre mes esprits quand soudain je vis éclater un des œufs que j’avais dépassés. Un minuscule bout de coquille tomba à mes pieds et je vis sortir de l’œuf un mastodonte qui s’ébrouait énergiquement à cinq mètres de moi. En état de sidération, je me cachai derrière un monticule afin de scruter la scène à loisir : cette énormité était un insecte sans ailes, doté de six pattes, avec une tête hideuse, au faciès de jivaro. Un tremblement de terreur me secoua de la tête aux pieds. Soudain je vis l’insecte s’enfoncer comme dans du beurre au ras de la surface. Je repris alors la marche et au bout d’un parcours absolument homérique, parvins au sommet. Je découvris alors avec effroi une vingtaine de ces ignobles insectes à moitié enfouis dans cette matière si tendre, heureux d’être là et apparemment sans la moindre envie de bouger. Soudain je vis une barre gigantesque se dresser au-dessus de la montagne sur laquelle je me tenais. L’odeur déjà ressentie se fit insistante : je compris alors que j’étais juchée sur une paire de couilles reposant sur un élevage intensif de morpions. J’éprouvais le besoin urgent de me laver mais je me demandai surtout comment survivre désormais.

Soudain Gulliver, il était quatre heures du matin, se leva et s’enferma dans les toilettes. J’eus beau me cramponner à un arbuste, la violence de la chasse d’eau m’emporta à tout jamais.

Facultatif

Je me réveillai dans mon lit, trempée jusqu’à l’os. Mais c’était sans importance, la satisfaction d’avoir retrouvé une taille normale l’emportait sur le désagrément d’une fuite urinaire causée par un affreux cauchemar !

M-F de MONNERON