24 A - Bruno - L'univers tout entier

Ferme les yeux, Esteban. Ferme les yeux et souviens-toi. La plage est immense. Nous sommes au bord de l’eau. La brise effleure ta peau nue d’une douceur bienveillante. Tu hésites, fasciné par les vaguelettes qui offrent leurs caresses tièdes à tes pieds maladroits. Tu plisses le nez sous les parfums puissants venus du large. Le soleil impose à tes bras encore blancs ses rayons déjà cuisants. Deux mouettes criardes passent au-dessus de nous, d’un vol paresseux. Tu regardes, étonné, les coquilles émiettées sur le sable, les goélands hardis guettant quelque aumône, les voiles tendues filant sur l’horizon. Tu découvres la mer pour la première fois et le bonheur éclaire ton visage.

Un chien venu de nulle part s’approche et te fait sursauter. Il s’élance dans l’eau, trop près de toi, sans doute pour partager son jeu. Tu n’as jamais aimé les chiens, aux regards indéchiffrables, aux sautes d’humeur, aux gestes brusques, aux crocs luisants. L’animal l’a senti et s’écarte bien vite. Tu restes quelques instants là où la mer et la terre se mêlent, les yeux brillants, le visage radieux. La plage s’anime, les premiers nageurs s’élancent. « Veux-tu te baigner ? ». Bien sûr, tu le veux. Je te fais avancer. Tu sens bientôt le niveau de l’eau monter peu à peu le long de tes jambes frêles. Elle t’arrive maintenant au-dessus du bassin. Tu creuses le ventre à l’arrivée de chaque vague. Tu n’as pas peur. Tu me fais confiance. Tu ne peux pas nager mais tu sais que tu ne risques rien puisque je suis là. Tu flottes maintenant sur le dos. Tu sens la paume de ma main sous ta nuque. Ton corps ne pèse plus rien. Tu me regardes intensément et ton visage s’illumine à nouveau. Mais voici que tu grelottes et tu me fais comprendre d’un seul regard que tu veux remonter sur la plage. Nous sommes maintenant assis. Tu sens le sable sec et fin couler sur tes bras maigres puis sur tes mains. Tu observes sans pouvoir la saisir cette matière étrange que je fais ruisseler sur ta peau et passer en filets fins entre tes doigts. La sensation t’est douce puisque tu ris. Tu restes immobile sous la serviette de bain bleue posée sur tes épaules étroites. De tes jambes croisées sous la serviette, seuls tes genoux restent à découvert. Leur peau est lisse et couverte de grains de sable scintillants. Tu les observes, amusé. Je les essuie doucement à ta place puisque ton corps ne t’obéit pas. Tes yeux brillent lorsque je sors d’un sac un yaourt à la fraise, ton régal de toujours. Ton œil aurait été noir si le yaourt à la fraise avait manqué. Je ne te connais pas de bonheur plus simple.

La plage est maintenant couverte de familles, de cris joyeux d’enfants qui courent et s’agitent en tout sens mais rien d’autre que ta présence ne compte à mes yeux. Tu profites de l’ombre de notre parasol, trop petit pour que je m’y réfugie moi-même. Qu’importe puisque tu es à l’abri. Tu plisses les yeux sous la lumière ardente jetée par le sable clair et je sors tes lunettes de soleil du sac à dos contre lequel tu es adossé. Ton regard se tourne vers l’horizon. Tu m’entends décrire le mécanisme des marées, l’influence de la lune, la profondeur des océans, la multitude des animaux qu’on peut y trouver. Je te livre tout ce que je sais. Comme à chaque fois. Puis tu observes, intrigué et attentif, la coquille vide que je te montre. Tu écoutes patiemment mes explications. Tes yeux me fixent quand j’évoque l’existence du petit être qui l’habitait, sa naissance difficile, sa lutte pour survivre, sa mort inattendue un matin de printemps, alors qu’une vie entière lui était promise.

Puis les ombres s’étirent, le soleil faiblit. Il nous faut rentrer. Le chemin du retour est pour toi un nouveau plaisir. Les voyages en train font ton délice. Rappelle-toi, Esteban, ce jour où nous sommes près de la voie ferrée, cette après-midi entière à guetter le passage des convois, en tendant l’oreille, à compter les wagons, à saluer les voyageurs étonnés. Je ne saurai sans doute jamais pourquoi les trains te procurent une émotion aussi intense mais ta joie fait chaque fois la mienne. Pense maintenant à ce livre que tu aimes tant, dont les pages sont couvertes de photos des trains du monde entier, de locomotives vert et noir, bleu pétrole, orange vif, de voitures indiennes bigarrées couvertes de voyageurs, de tortillards des Alpes, de convois de wagons-citernes alignés à perte de vue dans les plaines canadiennes. Rappelle-toi aussi l’album de timbres confectionné jour après jour, sous tes yeux attentifs, aux pages emplies de fleurs multicolores, d’arbres immenses, d’animaux domestiques, de créatures marines, de bêtes sauvages, que tu as plaisir à contempler sans relâche.

Viens de nouveau en promenade autour de chez nous, sur les petites routes de campagne que tu aimes tant parcourir, le nez au vent, jusqu’à ce petit pont où tu prends plaisir à rester. Le revois-tu ce ruisseau indolent serpenter entre les herbes ? L’entends-tu chanter sa douce mélodie des jours d’été, son air grave des jours d’hiver ? Amuse-toi encore de ces cailloux jetés dans l’eau juste devant toi, de ces grenouilles effrayées qui sautent à tour de rôle. Sur le chemin du retour, écoute aussi l’alouette invisible chanter au-dessus du champ de blé et souris comme à chaque fois à la vue de notre maison au détour du dernier virage.

Souviens-toi, Esteban, de la musique que tu aimes, ressens à nouveau ce plaisir innocent t’emporter lorsque je sors le disque de vinyle noir de sa pochette et le pose avec précaution sur l’électrophone, lorsque le bras de lecture est écarté avant d’être posé délicatement au bord du disque. Ces gestes simples, accomplis avec lenteur et presque cérémonieusement, te procurent tant de plaisir ! Entends à nouveau l’aiguille accrocher aux premiers tours ces rayures que tu connais par cœur, la voix éraillée de Louis Armstrong chanter son ode au monde merveilleux, les premiers accords de la Petite musique de nuit, les notes finales de la Moldau, qui te surprennent à chaque fois et te font rire. Quand tu ris, Esteban, rien pour moi ne vaut cet instant fugace et minuscule qui emplit l’univers tout entier.

Voici maintenant les premiers froids de l’hiver. Viens te réchauffer près du feu scintillant dans la cheminée et dont tu aimes tant contempler les lueurs changeantes et les flammes orangées. Pense à mes mains chaudes frictionnant tes pieds glacés, à nos corps serrés l’un contre l’autre près de l’âtre qui crépite. Imagine sur ta langue la douce saveur de ces chocolats fondants qui font ta jubilation quand tu les découvres chaque année, sous le sapin, enveloppés de papiers brillants, les uns gris, les autres dorés, dans leur boîte ornée de pics enneigés.

Souviens-toi de ces fragments innocents de vie simple, de ces instants heureux parsemant ton chemin de douleur. Ferme les yeux Esteban, ferme les yeux et écoute-moi encore si tu le peux. Jamais je ne me plaindrai de rien. Ni l’ennui ni le vide ni l’absence ne m’atteindront. Ni la maladie ni l’enfermement ni les privations ne me tireront de larmes. Je me refuserai à toute lamentation tant les tracas de mon existence feront figure de piètres accrocs comparés aux tourments de la tienne. Pour les surmonter demain, je n’aurai de cesse de revivre en pensée tous ces menus plaisirs, ces bonheurs simples, ces petits riens qui te ravissent, font ton bonheur et font le mien. Ferme les yeux, ferme les yeux Esteban, ma joie, ma douleur, mon frère.

I see trees of green, red roses too

I see them bloom, for me and you

And I think to myself, what a wonderful world

Yes, I think to myself, what a wonderful world.