24 A - Anne P. -

L’an 2050 vient de tirer sa révérence ! Ma grand-mère au crépuscule de sa vie et sentant sa fin approcher, me révéla que je trouverais sur sa tablette un dossier contenant son journal… Récit écrit à mon intention et qui relate les tragiques évènements qui débutèrent en 2020 et prirent une extension tentaculaire en 2021…

Effectivement, lors de ma scolarité, j’ai eu connaissance de cette pandémie, ‘’la Covid 19’’, qui avait décimé un quart de la population mondiale et dont les conséquences économiques s’avérèrent dévastatrices. A maintes reprises, je la questionnai sur la disparition de mes parents lors de cette catastrophe humanitaire. Elle justifiait son refus par ces mots : impossible mon petit Frédéric, trop de douleur et de chagrin ! Je voyais les larmes perler à ses yeux et je n’insistais pas…

Après sa disparition, je me plongeai dans son récit…

Je venais de fêter mes trente ans.

Choc de découvrir la mort de mes parents au même âge, emportés pendant cette pandémie, à quelques mois d’intervalle, alors que je venais de naître !

Un accouchement, déclenché par césarienne avait fragilisé ta mère. Une anémie avait suivi, accompagnée d’une grande fatigue qui ne disparaissait pas. Un mois plus tard, son médecin généraliste exigea un test qui se révéla positif. L’isolement s’imposait et ton père jugea plus prudent de t’éloigner de ta maman !

Tu me fus confié…

Décision cruelle, qui l’anéantit ! A la suite de l’aggravation de son état, elle fut transportée à l’hôpital Lariboisière où travaillait ton père. Quelques jours plus tard elle succomba à cette maladie.

Adorable nourrisson d’un mois, je retrouvais une ressemblance avec ta mère ! Bonheur de te serrer dans mes bras, de t’embrasser, te cajoler, la tendresse me submergeait. Et pourtant par moment Incapacité de dominer les vagues de désespoir qui m’anéantissaient en pensant à ta maman, si lumineuse et aimante.

Après sa disparition, ton père médecin, se dévoua avec ardeur et générosité dans le combat contre ce virus. La pandémie avançait et faisait des ravages. Les hôpitaux saturés de malades, ne parvenaient plus à faire face. Le personnel hospitalier épuisé et débordé, succombait également à ce fléau. Le chagrin et la tristesse m’envahirent lorsque j’appris la mort de ton papa. Je réalisais la responsabilité qui nous incombait maintenant, tes parents ayant disparus ! Surtout rester en vie ! T’élever et t’entourer d’amour comme l’auraient fait tes géniteurs.

Chacun de nous se questionnait ? Quand arriverons-nous à vaincre ce Covid 19 ?

Comme tu sais, ton grand-père travaillait dans un laboratoire de recherches scientifiques. Il s’employait à me donner des conseils avisés afin de me protéger de cette peste ! Je désinfectais plusieurs fois par jour ta chambre. Il m’avait fourni un stock de tenues stériles, blouses, gants, masques, que je revêtais dès que je m’approchais de toi ! Ce travestissement semblait parfois t’effrayer ! Aussi, je prenais une voix douce et caressante, empreinte de tendresse, dès que je m’avançais vers toi. J’espérais qu’elle aurait des vertus apaisantes et rassurantes. Le contact physique me manquait terriblement ! Impossible Frédéric, de te toucher à mains nues, de sentir la douceur de ta peau et de t’embrasser ! Quelle frustration ! Et toi petit bonhomme, souffrais-tu de l’absence de ce contact charnel ?

Professeur de français dans un lycée parisien, je mettais journellement mes cours de français en ligne et gardais précieusement le contact avec mes élèves de terminale. Le seul élément positif et gratifiant de ma vie actuelle sur le plan professionnel. Toi, mon adorable Frédéric et ton grand-père occupaient l’espace affectif.

Je m’absentais le moins possible, soucieuse de ne pas te laisser seul et également me protéger du risque de contagion. Une angoisse me tenaillait : si nous disparaissions que deviendrais-tu mon petit amour ? Italienne de naissance, toute ma famille vivait en Italie. Mon pays souffrait, également submergé par cette affection. Deux mois avant la disparition de ta maman, mes parents avaient rejoint l’au-delà. Quelle tristesse de n’avoir pu les embrasser avant le grand départ. Ceux de ton grand-père très âgés avaient disparu également au début de la pandémie. Fils unique, il possédait peu de famille.

Malgré le confinement, ton grand-père poursuivait son activité, indispensable en ces temps de tourmente sanitaire. Dans un laboratoire de recherches ont toujours existé des protocoles sanitaires stricts et sécurisés. L’ensemble du personnel œuvrait activement sur la recherche d’un vaccin. Constamment je lui recommandais la prudence. Il prenait sa voiture pour tous ses déplacements, fuyant les transports en commun.

Afin d’éviter tous contacts superflus, je commandais toutes nos courses sur le site d’un supermarché proche de notre appartement. Il les récupérait, parfois affublé de sa tenue de cosmonaute qui lui allait à ravir.

De jour en jour la situation sanitaire se dégradait et à longueur de journée, j’entendais résonner les sirènes des ambulances. Lors de mes rares sorties, je détournais mes regards de la ronde des corbillards qui emmenaient les morts vers leur dernière demeure. Le cœur serré, je songeais à toutes ces familles touchées par la perte d’êtres chers et plongées dans le désespoir, comme nous l’avions été nous-mêmes. Je m’interrogeais sans fin sur la durée de ce cauchemar. Impossible de se défaire d’un perpétuel sentiment d’angoisse ! Je pensais à tous ceux qui m’étaient chers … N’étant pas pratiquante, la prière ne faisait pas partie de ma culture. J’implorais pourtant ‘’le très haut’’ de les protéger. Le téléphone s’avérait précieux ! Un lien qui me reliait à ceux que j’aimais ! Le fait de partager nos craintes et anxiétés les atténuait. Nous échangions sur la situation économique qui se dégradait à vive allure.

Contrairement à certains de mes amis, je n’ai jamais souffert d’un sentiment d’enfermement ou d’ennui, le confinement me permettait d'explorer mon territoire intérieur. Les journées défilaient…Entre mes cours en ligne et toi mon Frédéric qui t’éveillais à la vie et me comblais.

Les membres du gouvernement n’échappaient pas à cette maladie. Cela contribuait à accroître cette ambiance anxiogène. Personne n’était à l’abri de ce monstre rampant…

Nous approchions de la fin du mois d’août 2021…Un soir ton grand-père rentra la mine réjouie et m’annonça qu’enfin un vaccin avait été trouvé. Il allait être mis en fabrication ! Tous les protocoles mis en œuvre s’avéraient positifs.

Un groupement de laboratoires français et allemands étaient à l’origine de cette découverte. Effectivement, la presse en parlait depuis un mois confidentiellement…Une telle nouvelle méritait l’ouverture d’une bouteille de champagne ! Nous allions également fêter tes premiers pas chancelants, mon petit Frédéric.

Avec ton grand-père, vous représentiez ce que j’ai de plus précieux au monde ! Quelle fierté, je ressentais à l’égard de mon mari brillant scientifique toujours manifestant une grande humilité. Avant le déclenchement de cette pandémie, il n’avait jamais été très démonstratif dans ces manifestations de tendresse. Après le choc de la disparition de ta mère si brutale, j’ai été frappée par la constante attention et la tendresse infinie dont il m’entourait. Chaque soir de ces deux années éprouvantes, sa présence aimante et son tempérament positif m’ont communiqué une énergie infinie !

Mon Frédéric, quand tu liras ces quelques lignes, j’aurai retrouvé tes parents et rejoint le monde d’après !

Sache que ta présence lumineuse, jour après jour, a enrichi ma vie !