24 A - Bénédicte de V. - Un confiné aux champs

Un confiné aux champs

En automne, confinés comme nous le sommes, nous avons le temps d’apprécier les bonheurs minuscules qui s’offrent au regard dès les premières heures du jour.

La gelée blanche règne sur la pelouse lorsque j’ouvre la fenêtre. Ce cristal du matin trahit l’humide froidure de la nuit et enchante les premiers rayons d’un soleil timide qui saura faire fondre cette tentative de rébellion.

Je connais des bonheurs minuscules à partager. L’arôme du café qui flatte les narines, l’odeur du pain grillé tout chaud qui incite à prendre le petit déjeuner assis devant la fenêtre donnant sur la campagne déjà éveillée. Et là regarder. Voir le chevreuil qui de bonne heure traverse la prairie à pas comptés. Il étire le cou pour brouter quelques herbes, il redresse soudain la tête, alerté par un son, par un mouvement perçu de lui seul. Oreilles dressées, bien cambré, il observe, inquiet. Seules ses narines frémissent. Il se tourne vers la maison. M’a-t-il vu ? Figés, nous nous regardons tout surpris l’un comme l’autre. Puis son corps se détend, il reprend sa progression paisible arrachant l’herbe devant lui. Et moi, toujours immobile derrière la vitre, je le regarde encore, avec avidité, en harmonie avec lui le temps de cette rencontre furtive, moment unique de symbiose et de découverte. Oh oui le poète a raison : il faut aimer ce que jamais l’on ne verra deux fois.

Je perçois la majesté du soleil au lever tardif en automne. Il s’annonce à contrejour des toitures voisines qu’il ourle d’or, il en souligne les profils d’un trait vigoureux, il découpe hardiment les obstacles rencontrés ; comme à l’aide d’un scalpel il détoure soigneusement chaque branche, chaque brindille dénudée. Puis il prend possession de l’univers à grands coups de pinceaux lumineux ; du bout de ses rayons il tâte, il palpe les arbustes cachés là derrière le mur, il les séduit ; il allonge ses longs doigts conquérants jusqu’au petit bois ; il laisse encore un moment la brume vaporeuse paresser, s’étirer avec nonchalance sur la prairie. La féérie des premiers rais du soleil sur l’étang m’enchante. D’abord, ils teintent de rose le sommet des arbres déjà décharnés par l’automne pour certains, dorés encore de leurs feuillages crispés pour d’autres. Un léger brouillard flotte au-dessus des berges et des eaux immobiles. Fin comme un tulle vaporeux, ce brouillard s’estompe imperceptiblement, ses lambeaux éphémères disparaissent, laissant les arbres libres de révéler toute leur ampleur. Dès que le soleil a repoussé la nuit au loin, il règne en maître à son tour ; le noir n’est plus, seules resteront les ombres des formes sur lesquelles il se sera attardé.

A portée de mes pas j’aperçois sur le chemin qui borde l’étang, un promeneur innocent. Panique chez les canards sauvages qui habitent là. Par dizaines, ils décollent avec un bruissement d’ailes indigné, qui se veut silencieux. Leur ascension vers le ciel est fulgurante. Certains planent maintenant au-dessus du refuge quitté à regret. Quel est l’intrus qui les a chassés, ils étaient si bien ! Par deux ou trois, ils tournent au-dessus de la pièce d’eau, comme indignés, pour marquer leur territoire. Mais, prudents, ils sont tout là-haut dans le ciel, hors de portée d’un éventuel coup de fusil. Puis ils rejoignent l’envol des autres vers une destination que je ne connais pas. J’aime leur vol en jet de pierre, les ailes emplantées au milieu du corps dessinent une silhouette légère et fine dans le ciel. Svelte, élégant, leur vol est rapide, il fend le firmament à vive allure. Quelques-uns s’autorisent à planer un instant, puis ils reprennent leur merveilleux labeur : ils volent, ils pourfendent l’air de leur présence suspendue au-dessus de nous, misérables bipèdes incapables de nous élever dans les airs, incapables de les accompagner là-haut.

Un autre jour, dès potron-minet, un écureuil surgit au pied du gros noyer. Le petit animal souple comme une liane galope, fait onduler tout son corps : tête, corps, queue touffue suivent la même trajectoire sinueuse dans l’espace. Il est couleur de feuille morte mouillée, comme toutes les feuilles tombées à terre cette nuit-là. Soudain, il s’arrête, affairé, il ramasse quelque chose au sol, puis il se redresse. Assis sur son séant, queue dressée en panache vers le ciel, il regarde avec sérieux ce que ses pattes de devant offrent à son museau ; grignote-t-il ou bien ajuste-t-il la charge qu’il transportera jusqu’à son abri ? J’ai à peine le temps de voir, il repart aussi vite qu’il était venu, traverse la terrasse en trois bonds allongés, et hop, il a filé. Cette rencontre imprévue enchantera ma journée.

Une journée de confinement commencée par de si belles manifestations de la vie ne pourra qu’être enveloppée de la joie de les avoir entr’aperçues. Et le soir nous ferons une flambée.

Dans la cheminée,

Ferons une flambée.

Le printemps envolé,

Et l’été achevé,

Automne s’est invité.

Toute la nuit en vain

On attend le matin

Qui, paresseux, sommeille…

Il écoute le soleil

Conter monts et merveilles

À celui qui a froid,

A celui qui le croit.

Le soleil est taquin :

On a froid, on a faim,

Il nous dit : à demain !

Devant le désespoir

Causé par la nouvelle

Il nous dit : à ce soir !

Triste ritournelle

Cette ribambelle

De longues et noires nuits.

Attendre le soleil

Tout le jour enfui ?

Je ferai fi de lui,

Et au diable l’ennui !

Au soleil, sous la pluie,

Confinement d’automne

N’est pas monotone

Si nous prenons le temps

D’écouter le vent,

D’aimer le présent

Pour saisir à chaque instant,

Les moments enchanteurs

De joies et de bonheurs.

Les jours d’idées noires

Et de désespoir

On se souviendra

De ces moments-là.

☐ Fredaine