24 A - Emmanuel S - Stupéfaction de bon matin

Stupéfaction de bon matin …

Vide, silence, cris de corbeaux derrière la fenêtre, j’écarte le rideau, brouillard bleuté vers la forêt, et si le matin annonçait autre chose, une illusion nouvelle, inattendue ?

Je me rendors à peine puis ouvre les yeux à nouveau, c’est le moment charnière où l’heure grise bascule vers le petit soleil, celui qui annonce le matin, l’obligation de vivre, d’avancer.

Une minuscule coccinelle engourdie par l’hiver se traine péniblement sur le rebord de la fenêtre, elle semble être restée un bébé par rapport aux autres, les vraies, les coccinelles charnues et impertinentes qui franchissent les carreaux de terre cuite en exhibant leur dos rouge bombé comme un dos de tortue, fières de représenter le seul insecte emblématique, apprécié, adulé par les écologistes comme les jardiniers, bouffeur de pucerons, ne possédant aucun dard, ne transmettant aucun virus, ne se vautrant jamais dans les bouses de vache, ne pondant jamais de vers immondes. Bref l’insecte idéal, celui qu’on aimerait presque embrasser sur la bouche.

Quant au bébé coccinelle, n’en parlons pas ! C’est une miniature touchante que j’ai du mal à évacuer d’un coup de balayette. Je m’immobilise, ému et surpris. Il vient de s’arrêter de marcher avec ses microscopique pattes vibrantes. Il s’immobilise, à la fois timide et observateur. C’est comme s’il prenait conscience que le géant que je suis, le contemplait. Oui, maintenant j’en suis persuadé, l’animalcule me regarde. A quoi pense-t-il, s’il pense ? Que je suis un imprévu dans son parcours ? Un intrus sur son territoire ?

Quant à moi, j’aimerais lui dire un mot même bref, amical, mais hélas j’en suis réduit aux mêmes difficultés qu’avec les extraterrestres, rien ne passe de ma bouche vers son oreille infinitésimale.

De mon gros doigt j’essaie délicatement de le caresser sur le dos mais il semble hermétique à mon geste de tendresse, probablement ressent-il l’effet dévastateur d’un tremblement de terre.

Ma tête est encore brumeuse, torturée par une nuit de mauvais sommeil pendant laquelle je n’ai fait que tourner et retourner sous mes draps comme un poulet à la broche qui refuse de s’endormir. Je subis l’effet dévastateur du Chablis. En période de confinement, je bois sans retenue et cela redonne des teintes vives au monde qui semble paré des couleurs du demi-deuil.

Cinq heures de sommeil, c’est bien peu ! Et puis pourquoi un tel acharnement hier soir à veiller devant mon écran jusqu’à trois heures du matin ?

Pourquoi voulais-je à tour pris entendre le premier discours du nouveau président ?

Il est arrivé en sautillant. Joe Biden voulait sans doute faire jeune, prouver son dynamisme à pouvoir changer l’Amérique, réconcilier tout et son contraire.

Ce matin je repense à son corps frêle, à son visage doux que les soucis et les liftings ont recouvert d’un voile livide. L’homme sautillant me revient en mémoire, délicat, presque vulnérable. Presque un bébé coccinelle face au navire qu’il va devoir piloter, face aux vomissures et aux coliques de la planète qui n’en finit pas de se torturer, face aux faux diables et aux faux anges qui tueraient père, mère et écraseraient leur propre âme pour quelques gazoducs, face aux fanatiques et aux épidémies – d’ailleurs les fanatiques ne sont-ils pas des épidémies ?- face au gigantisme du cosmos. Tout cela il va devoir l’affronter.

Petite coccinelle Joe Biden, courage, fais ton chemin.

Emmanuel Sallenave