24 B - Jean-Pierre G. - Automne

Automne

En ce début des vacances d’automne Paul va passer trois jours chez son papy à la campagne. Déposé par ses parents appelés à la capitale, il se précipite vers sa chambre, salue Pollux, l’énorme ours polaire et récupère camion, grue et Playmobiles pour filer vers le bac à sable du jardin.

-Papy regarde, j’ai retrouvé quatre billes et mon callot de cet été…Tu viendras faire une partie ?

Les parents s’apprêtent à reprendre la route et je leur fais remarquer que Paul, tout comme son père au même âge, est curieux et actif.

Tenant la portière, sa mère m’adresse un clin d’œil appuyé :

-Les chiens ne font pas de chats ! » comme disent les Normands.

J’interpelle l’enfant :

-Paul, viens donc dire au revoir à tes parents mon chéri !

Vautré sur le sable, il leur adresse trois baisers de la main assortis d’un « bye bye » sonore.

-Tu vois, il est comme moi note le père en souriant, les effusions ça n’est pas dans ses gènes … !

La voiture s’éloigne, je dépose le sac dans la chambre et en sors les deux doudous en tissu éponge, chiffes informes et peu ragoûtantes « que l’on ne doit pas laver avec de la lessive qui pue » remarque de l’été dernier à la suite de mon initiative malvenue.

Je sors et observe le garçon pris par ses transports de sable où des personnages finissent sous les roues des poids lourds. Paul imite la sirène d’une ambulance :

-Que se passe -t’il, un accident ?

-Ben oui le monsieur il a traversé sans regarder alors le camion l’a écrasé …Il avait qu’à faire attention… !

-Mais le camion roulait trop vite sans doute ?

- Il faut regarder, TOUJOURS, et traverser au feu a dit papa !

Les consignes passent, les imprudents trépassent, le tourbillon de la vie !

-Dis-moi Paul qu’est-ce que tu veux manger ce midi ?

-Pas de poisson ; je voudrais des saucisses et des frites et une glace de madame Moulinet comme l’autre jour…

L’autre jour, en juillet, nous avions acheté une glace cassis framboise chez madame Moulinet la pâtissière qui offre toujours « un petit supplément » accompagné d’une remarque sympathique.

A l’issue d’un repas expédié en 20 mn je suggère une petite sieste vite retoquée :

-Maman a dit :la sieste c’est en été quand on est énervé ; là je suis pas du tout énervé Papy tu vois bien … !

-Dans ce cas je propose une sortie en forêt pour voir s’il y a des champignons et des châtaignes que l’on fera griller dans la cheminée…

- Oh oui et ça pète comme un coup de fusil tu te souviens Papy j’avais eu peur une fois

- Oui je me souviens, tu avais jeté des marrons dans la braise et je t’avais expliqué : il faut faire une entaille sinon ça pète comme tu dis. Mais tu es encore trop jeune pour te servir de mon Opinel.

Un coup de vent récent a abattu un vieux bouleau au travers du chemin et de larges flaques d’eau permettent de tester les bottes jaunes de Paul. Nous surprenons un écureuil qui file vers un grand sapin. La cueillette est maigre : quelques chanterelles et des pieds de mouton mais ni bolets ni cèpes. Pas de quoi s’étouffer...

Paul se fait un plaisir de donner des coups de pied dans de magnifiques amanites tue-mouche au chapeau rouge à points blancs, si souvent présents dans les livres d’enfants mais fort déconseillés dans l’assiette .

Au détour d’un sentier le garçon s’arrête et m’appelle :

-Papy viens voir, il y a un chien, je crois bien qu’il est mort …

- Ah ce n’est pas un chien, c’est un jeune renard, ne le touche pas Il a dû se faire taper par une voiture, la grand route n’est pas très loin et il sera venu se réfugier ici.

Du bout du pied je retourne le cadavre, une marque sanglante est visible, il a l’épaule fracassée et du sang a coulé de l’oreille.

Je suggère en rentrant de faire un crochet par les châtaigniers à la lisière du bois à 300 mètres.

En chemin, nous observons des empreintes de sangliers dans la boue et une passée vers un champ de maïs récemment récolté.

-Regarde ici Paul les sangliers sont montés par ce talus pour aller dans le champ.

Bien récentes les traces indiquent deux adultes et trois ou quatre jeunes de l’année qui ont glané les épis oubliés, ils se sont roulés dans la boue du sillon des roues de la machine. Paul accroupi observe et commente :

- Leur maman doit les disputer quand ils jouent dans la boue ?

- C’est bien possible mais je ne connais de maman sanglier… » répondis-je, conscient que ma réponse n’a pas grande consistance .

Nous traversons la route et parvenons aux châtaigniers. Le sol est couvert de bogues vides et complètement défoncé :

-Regarde ! Ils sont venus ici et se sont régalés, nous n’allons pas en trouver beaucoup.

Signe de fatigue Paul me prend la main :

-Papy je crois qu’on a oublié de prendre le goûter

- Tu as faim, nous allons rentrer…

De retour à la maison je lui ôte ses bottes et il se jette sur le canapé.

-Papy après goûter je pourrais jouer avec la tablette ?

-Oui mais une demi-heure pas plus comme convenu avec tes parents. Je te prépare un bon bol de chocolat !...

Quelques minutes plus tard j’appelle :

-A table, ton goûter est prêt mon chéri !...

Pas de réponse : bouche ouverte et poings fermés, Paul s’est endormi.

Jean-Pierre Glorieux