24 B - Séverine L. - Centre du monde

Centre du monde

Et bien, non, dans ce kilomètre autour de la maison, la carte ne me signale rien. Rien ! Rien de rien, vous m’entendez ?

C’est un monde, ça ! Officiellement je vis au milieu de rien.

Je dois vivre sur un îlot suspendu, comme on en voit dans les dessins animés.

Ma maison est au milieu d’un pré et quand on arrive au bout, on tombe en pédalant des jambes, comme lorsque le méchant parvient au bout de la falaise et qu’il continue à courir dans le vide avant de s’écraser au fond du canyon.

C’est vrai que dans le hameau nous ne sommes pas nombreux, cinq ou six maisons tout au plus. Et nous ne sommes que deux à être de ce côté du bois.

Depuis peu de temps d’ailleurs, ma toute jeune voisine n’ayant emménagé que depuis six mois, après une année entière de travaux et d’abattage d’arbres.

Tristesse ! Abattre 32 arbres afin de construire un petit parking pour les visiteurs.

Quelle misère…

Enfin, elle est ravie d’avoir transformé ce petit bout de forêt en clairière gravillonnée.

Nous n’avons pas, elle et moi, le même sens de l’esthétique ni de l’utilitaire.

N’empêche, elle est bien charmante et son chalet de bois devrait figurer sur Google map, non mais sans blague !

Exit itou la maison et l’atelier du menuisier qui pourtant sont à peine à 1OO mètres de chez moi.

Un menuisier dont le nom est Cimetière. Peut-être un très lointain de ses ancêtres fabriquait-il des cercueils….

Je n’en saurai rien, nous ne nous voyons jamais. Nous savons chacun que l’autre existe, mais depuis que le maçon et lui se sont embrouillés, cet homme ne s’est plus jamais manifesté, et je n’ai pas osé frapper chez lui.

Ça serait sympa de lui offrir l’apéro pour fêter la fin du confinement.

De tous les inviter, finalement.

Je voulais le faire lors de mon arrivée il y a six ans, mais cela n’a pas pu se faire.

Ils vont bien se demander ce qui me prend soudain.

Ouais, revenons à notre kilomètre.

Si je traverse la D 918, j’arrive dans la cour d’autres voisins, que je ne connais pas plus, d’ailleurs.

Je sais que lui est agent immobilier et que son cousin est …menuisier ! Celui qui désormais vient chez moi si besoin est. Je ne connais ni sa femme ni sa fille.

Cette maison normalement est incluse dans mon périmètre de liberté, comme le sont les trois maisons alignées le long de la route.

Cela s’appelle Les Forges, n’en déplaise à Monsieur Google qui a décrété qu’elles n’existaient pas.

Ou alors je n’ai pas su calculer un cercle d’un kilomètre de rayon…

Non, non, Monsieur Google, je vous assure que la D 918 ne fait pas un kilomètre de large !

Et que je peux d’un bond la traverser !

J’ai donc parfaitement le droit d’aller voir dans le fossé d’en face s’il y pousse des grenouilles.

Allez, je suis bonne fille, mettons trois bonds…

C’est vrai, pourtant, je ne peux pas aller jusqu’à Lhome Chamondot, juste à la périphérie de ma frontière kilométrique.

Dommage, c’est un petit village plein de charme avec ses vieilles maisons.

Je suis moins fan des « pavillons » à son orée ni de la salle polyvalente qui tient lieu de mairie.

« La salle polyvalente qui sert à tout qui sert à rin » comme dit mon copain Yannick Jaulin de Pougne-Hérisson.

Pougne-Hérisson, le nombril du Monde, comme chacun le sait !

Ouais, par ces temps de confinement nous nous promenons autour de nos propres nombrils, nous transportons nos nombrils projetés devant nous, jusqu’à un kilomètre au Nord, au Sud, à l’Est ou à l’Ouest.

Comme les étoiles de mer.

Sauf que les étoiles de mer, c’est leur estomac qu’elles projettent.

Je me demande si les étoiles de mer ont un nombril…

Ouh là ! Me voici bien loin de mon domaine !

Il est interdit, Madame, de se balader sur la plage, nombril ou pas.

Je retourne donc brouter dans mon pré.

Je n’habite pas le nombril du monde, mais ….

Je trouve des coulemelles et des rosés des prés. Ceux qu’on nomme « nez de chat » du côté de Pougne-Hérisson.

Mais qu’est-ce qui me prend donc avec Pougne-Hérisson ?