24 C - Corinne LN - Peter

PETER

Le monstre a jailli des tréfonds, il sort tout droit des gouffres du Tartare. Dans la pénombre, ses yeux immenses, luisants, d’un noir puissant mangent tout l’espace. J’ignore où je me trouve, dans un monde sans firmament où le sol tressaute et l’air me brule la gorge, probablement dans les entrailles de la terre. Je n’ai pas le temps d’avoir peur, le souffle du démon me propulse sur une paroi gluante et six pattes titanesques dix fois hautes comme moi défilent devant mes yeux épouvantés. Par chance, le colosse ne me percute pas mais je me doute qu’il n’est pas seul dans cet immense souterrain aux parois chevrotantes, des lueurs étranges, des chuintements à mi-chemin entre grondement sourd et gémissement rauque montent des abysses. C’est certain je suis dans l’antre du diable, la chaleur est suffocante, une odeur âcre et animale me fait tourner la tête et tout autour de moi trémule et palpite. Paniquée, je cherche un endroit où me cacher dans cette antichambre de l’enfer. Les murs sont irréguliers, en m’accrochant aux aspérités de la paroi, je réussis à grimper quelques mètres et je me faufile dans une cavité qui me tend les bras entre deux poutrelles aux formes étranges. Il était temps. Une véritable armée de cyclopes déboule à la vitesse de la foudre dans un boucan infernal, un long bataillon de fantassins aux pattes assassines se ruant à je ne sais quelle tâche urgente. Ces démons arborent des carapaces d’ébène rutilantes comme des armures et de longues antennes coudées. Tapie au fond de ma niche, chahutée, asphyxiée, aveuglée par la tornade de poussière que soulève leur course effrénée, je pense mourir dix fois. Je m’imagine tombant de mon perchoir, perforée par leurs pattes aiguisées, roulée dans la tourbe comme un fétu de paille. Les mercenaires disparaissent et reviennent au galop chargés de paquets informes plus gros qu’eux. Mais un autre bataillon arrive en face, déterminé, prêt à l’assaut et les murs chancèlent comme s’ils allaient s’affaisser. Je hurle malgré moi, terrorisée, cramponnée à mon abri de fortune, pressentant un combat sanguinaire mais les deux brigades se croisent au pas de courses sans même s’effleurer, avec autant de grâce et d’agilité que les danseuses de l’opéra dans le lac des cygnes.

Je commence à réaliser où je me trouve mais le choc est tel que je n’arrive pas à y croire. Pourtant, il faut me rendre à l’évidence, j’ai atterri au cœur d’une gigantesque fourmilière et pour ces hyménoptères gargantuesques je n’existe pas, je suis microscopique, lilliputienne, à peine un grain de sable et en aucun cas une menace. Inutile d’essayer de comprendre comment le sort s’est ainsi acharné sur moi, il me faut établir un plan de bataille, trouver un moyen de gagner la sortie ou d’atteindre les filets de lumière qui se faufilent dans l’ivraie du plafond. Me reviennent en mémoire les fourmis de la cité de Bel-o-Kan de Bernard Werber, ce livre va m’aider, les livres m’ont toujours aidée. A la tombée du jour, la fourmilière se tait, un silence ponctué de légers soubresauts comme un immense cœur battant. Le mien bat la chamade mais dans cette épopée surréaliste j’ai un combat à mener, survivre à tout prix. L’heure est venue de tenter une descente périlleuse, après s’il n’y a pas de planton nocturne j’ai toutes mes chances.

Hélas, je n’ai pas le temps de sortir de ma cachette. Soudain la terre se met à trembler si fort que la fourmilière toute entière semble prête à chavirer. Les soldats affolés s’agitent en tous sens, ils tentent de s’enfuir chargés du magma blanc des œufs, il leur faut sauver la reine et sa progéniture. Ensuite, tout va très vite, le toit s’envole aspiré par une tornade, je tombe de mon perchoir et les murs s’effondrent sur moi. Ensevelie sous un magma de brindilles et de graminées géantes, je suis happée dans un tourbillon vertigineux. Par miracle, je suis toujours vivante et c’est en pleine conscience que je disparais dans la trompe du tamanoir avec mes compagnes de malheur. Dans ce toboggan infernal leurs cris sont insupportables. Moi je ne ressens plus rien, ni espoir, ni désespoir, aucune douleur, juste le grand vide de l’inéluctable, j’ai cessé de me battre contre cet ennemi trop grand pour moi, contre la fatalité et je m’évanouis avant de m’endormir à jamais.

Je me réveille en apnée, terrée sous ma couette, le souffle court et le cœur en déroute au bout de ce cauchemar saisissant mais je suis déjà prête, telle Peter Pan, à coiffer ma plume et à repartir pour de nouvelles aventures extraordinaires.