24 C - Françoise L. - Soins intensifs

Soins Intensifs

Me voici quasi nue sous le drap, les bras en croix, la peau trouée comme du gruyère, une lunette à oxygène dans les narines, des bip-bip plein les oreilles, les yeux fixés au plafond, je m’ennuie à mourir. Je ne manque pourtant pas de visiteurs, ils entrent sans frapper, bottés, masqués pour changer une perfusion ou vérifier ma tension, m’enfoncer le thermomètre dans l’oreille, enfin apporter le plateau repas pour l’enlever quelques minutes plus tard. Malgré ces va et vient incessants, attentifs et bienveillants, je m’ennuie. Ce covid 19 n’aura pas ma peau, je ne lui ferais pas ce plaisir, je ne céderai pas à l’ennui, il en profiterait. Alors comment faire ? Tout petite, confinée au lit par la fièvre, j’inventais des histoires avec les motifs du papier peint ou les cheminées de l’immeuble d’en face. La voici, la solution.

Entre deux allées et venues je commence l’histoire : Il était une fois… Non, début trop facile ! Mais qu’est ce qui se passe ? Quel est le produit que l’on vient de m’injecter, je me sens énorme et légère comme de la barbe à papa, qui s’étire jusqu’au plafond. Mon corps scintille de paillettes, je ris de me voir ainsi. La fée Clochette m’a soufflé de la poussière d’étoiles ou alors est-ce la fin ? Suis-je déjà passée de l’autre coté sans m’en apercevoir ? Mais une sonnerie stridente me ramène brusquement dans mon corps. La porte s’ouvre, le médecin se précipite vers mon lit, suivi par une demi-douzaine d’acolytes. Il est inquiet, mes constantes sont instables. Il prescrit sur le champ un coma artificiel. Je n’ai pas le temps d’acquiescer que me voilà plongée dans une épaisse torpeur, mon corps est lourd, aucun de mes membres ne m’obéit, mes yeux sont clos et les mots ne peuvent sortir de ma bouche. Malgré l’intensité de ce brouillard je pense, je rêve et j’entends.

A l’hôpital il est vingt-deux heures, les couloirs sont déserts, la lune éclaire à peine les chambres. La pluie de paillettes inonde mon corps. Avec joie, je retrouve la légèreté et m’envole loin, très loin. Je franchis la fenêtre, dépasse la cime des arbres, traverse les nuages. La ville s’étend sous mes pieds, lilliputienne. Peu à peu les étoiles brillent autour de moi, d’un murmure elles m’invitent à m’élever encore plus haut :

« Vise la lune. Le bibliothécaire t’attend. »

Un homme habite sur la lune, j’en suis toute surprise. Soudain, la face cachée de l’astre lunaire surgit devant moi. Je m’approche. Mon pied se pose, heurte quelque chose, plutôt quelqu’un car il me crie d’une voix aiguë à peine audible : « Attention mon livre ! ». J’avance, évitant d’en écraser un autre. Il y a foule autour de moi, des hommes et des femmes minuscules, assis ou allongés à même le sol, imperturbables, tous absorbés dans leur lecture. Celui que j’ai bousculé, tape de toutes ses forces sur mes mollets en criant : « A l’aide ! Bibliothécaire, une Majuscule a débarqué ! »

Un homme, de petite taille, se présente à moi : « Excusez les, ils ont peur des Majuscules. Il faut dire que lorsque des émissaires de votre peuple débarquent, ils font beaucoup de grabuge, tuant par mégarde quelques centaines de minuscules. Je vais vous montrer notre planète mais avant veuillez revêtir ceci, s’il vous plaît » Il me tend une robe couleur bleu nuit et un grand châle de soie lactée. Je m’empresse d’ôter ma casaque de malade, j’enfile cette magnifique parure et drape mes épaules dans la précieuse étole. Le châle à peine posé, je me sens rapetisser jusqu’à devenir minuscule. Je vois enfin distinctement mon interlocuteur. Il s’agit d’un jeune homme de belle allure, une auréole de boucles blondes entoure son fin visage, ses habits sont ceux d’un prince, une longue tunique vert émeraude, l’or d’une écharpe à son cou. Il m’entraîne vers un de ces cratères lunaires où les minuscules vivent depuis des millénaires. Ils se sont regroupés en colonies, par affinité de lecture. Nous atteignons une grotte à ciel ouvert dont les parois sont truffées d’alvéoles. Je m’étonne : « un immeuble troglodyte, un phalanstère ? Non, un ensemble de bibliothèques dont je suis l’humble serviteur. Le gout de lire, est commun à tous les minuscules, c’est la base de leur société.» m’explique mon guide. Nous nous approchons, dans chaque logette sont empilés des dizaines de livres de toute sorte. Ils sont classés en trois catégories : bouquins sérieux, bouquins futiles et bouquins imaginaires. Le bibliothécaire me tend une carte de lecteur à mon nom, m’autorisant à emprunter des livres en nombre illimité pour une durée indéterminée. J’en choisis trois, deux albums futiles et un recueil d’imaginaires.

Mon choix à peine achevé, je me réveille aux soins intensifs. Le réanimateur entre dans ma chambre, satisfait: « Nous avons bien fait, c’était la bonne thérapeutique ». Je suis enfin hors de danger. Le coronaminus est vaincu. Dans mon lit, je souris et le remercie, tout en tâtant les trois livres, cachés sous l’oreiller. Ce soir je m’endors ravie. Jamais plus, je ne m’ennuierai à mourir. Grâce à ma carte, à tout moment, je peux rejoindre la face cachée de la lune et son bibliothécaire.

Françoise L.