24 C - Véronique Kangizer - Demain

DEMAIN…

Impossible d’ouvrir les yeux, mais je sens que mon crâne me fait très mal. Je veux soulever la main droite et je rencontre une résistance, qu’est-ce donc ? Comme si j’étais attachée, mais à quoi ?

Après un moment où je lutte avec les éléments, j’ouvre une paupière puis l’autre. Malgré la demie-pénombre, en soulevant la tête avec difficulté, je devine que je suis sur un lit d’hôpital. J’essaie de penser avant. Que s’est-il passé? Comment me suis-je retrouvée là ? Ma tête est lourde et penser me demande un effort colossal; pour l’instant, c’est trop car une douleur lancinante me plonge dans un monde de sensations éprouvantes. Je referme les yeux et replonge dans un état léthargique. Combien de temps depuis que mes yeux se sont entrouverts ? Une minute, une heure, une journée, un mois ou plus ? Le temps n’a plus de valeur et je suis suspendue à une incompréhension du moment d’avant ! Mes sens sont exacerbés, des sons me rentrent par les oreilles, des odeurs javellisées me piquent les narines; j’ai mal, ça, je le sais, le reste est encore imprécis. Je me laisse pénétrer sans lutter avec l’environnement, la chose essentielle est de ne plus avoir si mal! Une voix métallique me parvient tout à coup:

-VouS... êteS.. eN.. traiN... dE.. vouS... réveilleR, nE... bougeZ ...paS,...uN...soignanT… vA… veniR....

Aucun risque que je ne bouge, le moindre mouvement est impossible, je reste ainsi jusqu’à l’arrivée d’une infirmière; tout me paraît normal mais quand la voix métallique accompagne le mouvement de ses lèvres, une inquiétude m’assaille!

-Qu’esT...cE…qu’iL.. sE…passE?

Je décide de refermer les yeux pour arrêter ce cauchemar mais l’infirmière se remet à ouvrir la bouche:

-VouS...fermeZ...leS...yeuX...maiS...l’ordinateuR… mE… diT...quE...vouS… êteS… réveilléE…

OuvreZ… leS…yeuX...

J’accède à sa demande et la regarde. Voit-elle dans mon cerveau? Sait-elle ce que je pense? Une peur panique me saisit.

MadamE...vouS… êteS restéE......danS...lE...comA…pendanT… 6 moiS…, l’équipE... esT... heureusE...dE...votrE...retouR...parmI...nouS…

La peur ne me quitte plus et l’angoisse m’étreint; pourquoi cette voix sans affects? J’aimerais comprendre mais je réfléchis à peine et lui fais un sourire discret, autant ne pas la prendre à rebours! Il semble que ce soit juste les mouvements de mon corps qui l’intéressent, car elle n’a pas l’air sensible à ma peur.

Je laisse passer du temps, des heures, des jours, je suis un peu perdue dans le comptage! Au fur et à mesure, mes douleurs à la tête sont moins violentes et je me pose la question: où étais-je, pourquoi ce lit d’hôpital? Mes pensées sont brouillonnes mais entre avant et après, il y a dû avoir accident ! Lequel ? Un accident vasculaire cérébral ? Peu probable, je suis encore suffisamment jeune, je mange sainement, je fais du sport régulièrement; un accident de la circulation ? Pourquoi pas mais pour l’instant, c’est flou.

Bon, première chose, faire l’état des lieux. J’ai très mal à la tête, mes mains sont branchées à des tuyaux et je n’ai aucune force dans les jambes; j’arrive à peine à soulever un pied, ne serait-ce que d’un millimètre; il va falloir du temps avant de pouvoir m’échapper et retrouver mon home.

Deux longs mois à réapprendre à manger normalement, à mettre un pied par terre, à marcher, dans la terreur de ce que j’entrevois: la MACHINE a pénétré l’humain ! Une technicité exceptionnelle, une adaptation parfaite aux gestes appropriés pour soigner, de ce côté-là, rien à redire!

Je suis tout de même soulagée que ces femmes et ces hommes-machinés n’aient pas encore eu accès à mon cerveau! Existe-il encore d’autres gens comme moi? Sont-ils cachés sous terre? Ont-ils réussi à échapper à ce que je vois, des humains sans émotions, sans états d’âmes?

Je suis volontaire, je m’active, selon leurs conseils, à rééduquer mon corps, mais je sens qu’il vaut mieux ne pas parler. D’ailleurs, ils ne me demandent rien d’autre que d’activer ce corps endolori, de le faire marcher, de manger, en un mot, d’être ou paraître comme eux, fonctionnelle et adaptée.

J’ourdis mon plan la nuit, car mes forces reviennent et je surveille les emplois du temps de chacun, l’heure de roulement où le personnel change.

Entre deux séances de rééducation, je fouille mon armoire et j’y retrouve mes vêtements d’avant. Ils ont été lavés, repassés, pliés mais il me semble judicieux d’attendre le changement de nuit pour les essayer. J’ai beaucoup maigri pendant ce séjour hospitalier, tout me paraît trop large. Il est 21 heures et j’enfile slip et pantalon; j’ai vu juste, c’est du 44 et je dois à l’heure actuelle faire à peu près du 36! Il faut que je me bricole un semblant de ceinture cette nuit.

L’infirmier du soir a un visage agréable, dommage qu’il n’ait pas d’expression. La libido en prend un coup !

-Ne t’éloigne pas du sujet, il n’est pas question d’exercer tes charmes, il n’y est pas sensible.

Il me demande de sa voix métallique si ma journée s’est bien passée et je hoche la tête en guise d’approbation. Il me donne mes pilules habituelles que je cache dans mon armoire depuis plus d’un mois. Puis, il disparaît dans le couloir et j’attends un bon quart d’heure pour me lever sans bruit. J’ai subtilisé il y a quelques semaines un drain pour pouvoir m’attacher les cheveux. Il est suffisamment long pour faire le tour de ma taille, le sweet-shirt est immense mais ça n’a pas d’importance. Cette expédition m’a bien pris 10mn, prudente, je retourne me coucher pour repenser à tous les obstacles qu’il me faudra franchir pour me retrouver dehors.

Le lendemain soir, après le passage de l’infirmier aux traits agréables, je m’habille et sors prudemment dans le couloir. La veilleuse est allumée, pas un chat! Dans la pièce de verre réservée aux infirmiers, personne; j’entends du bruit dans une chambre voisine, je descends l’escalier de service et me retrouve à la buanderie. Là encore, pas un chat, le personnel du sous-sol ne semble travailler que de jour. J’ouvre difficilement la lourde porte qui arrive dans la cour. J’aperçois le gardien de nuit dans sa guérite, occupé sur un écran. Les hôpitaux ne sont pas des prisons, la surveillance est sommaire. J’escalade à grand peine le mur de l’hôpital, la rue est vide. Pas de caméras, les caméras du temps d’avant n’ont plus d’utilité, il est vrai que prendre la main sur le cerveau des humains suffit….TOUT est sous contrôle! Dans mon manteau, je retrouve où j’habite. Le trajet m’est familier, le petit bistro au coin de la rue, la pharmacie, le cocci-market au pied de mon immeuble, ils sont toujours là. Ouf, je suis presque chez moi; je monte quatre à quatre les escaliers, on ne sait jamais, le bruit de l’ascenseur peut être entendu par qui? Par quoi? je n’en sais rien mais j’applique le principe de précaution. J’habite une chambre de bonne au 6 ème étage et pousse un soupir de soulagement quand ma clef tourne dans la serrure. Je la referme doucement; je tremble comme une feuille en me laissant tomber sur mon lit. Un nuage de poussière me signifie, s’il est besoin, que le ménage n’a pas été fait depuis longtemps!

Je suis chez moi, mon périmètre de 20m2 me procure un sentiment de soulagement. Il ne peut rien m’arriver tant que je ne manifeste aucun signe à l’extérieur. Mon premier réflexe est de me diriger vers mon ordinateur mais au moment de l’allumer, une appréhension m’arrête. L’ordinateur est un appareil en connexion avec d’autres ordinateurs. Un scénario de science-fiction s’ouvre devant moi. Serait-il possible que pendant les mois où j’étais dans le coma, les avancées de la science numérique aient fait de tels progrès qu’en reliant les utilisateurs d’internet, les GAFFA aient pu prendre la main sur l’homme? Ou bien une bande de hackers ayant l’intention de nuire? Comment cela est-il possible? Je sens que mes connexions internes à moi sont en déroute mais je laisse tout de même tomber l’idée d’allumer l’ordinateur! Ma douleur à la tête revient et j’opte pour une stratégie de relaxation, compter mes respirations, inspirer, expirer, occuper mon corps à ces exercices. Après cet intermède, je me dirige vers mon téléphone car je pense à ma meilleure amie. Non, décidément, tout ce qui est branché doit résonner dans un monde parallèle au service de qui? De quoi?

Je me rassieds, épouvantée par ce qui commence à s’ouvrir à moi et que je repousse de toutes mes forces! Si les sujets pensants sont pilotés à distance ou en interne, alors, pourquoi vivre? La vie, c’est ce que chacun choisit, fusse à son insu, mais qui fait signe que notre singularité est inextinguible. Quand il n’y a plus de choix, d’émotions, de création, de désir, quel intérêt de continuer sa route? On est foutu, je le sais bien depuis longtemps, on naît, on vit, on meurt. Mais dans cet entre-deux, la vie, ma vie, celle que j’ai suivi de façon sinueuse, je ne la regrette pas, je dirais même, j’assume complètement mes erreurs et mes succès. Je revivrais ce qui est derrière moi si cela était possible car j’ai tant appris de mes erreurs, de mes excès que mon chemin me va et que c’est le mien. Mais alors, avec ce que j’ai vu à l’hôpital et qui doit être généralisé maintenant, où est passé le désir?

Sans désir, je ne peux vivre et je cogite comment faire avec cette réalité monstrueuse.

C’est trop pour l’instant et mon mal de tête recommence; je fouille dans mon placard à pharmacie à la recherche d’un somnifère pour éviter de penser. Mes angoisses sont moins vives au fur et à mesure que le médicament fait son effet. Je verrai demain, demain est un autre jour….Au réveil, j’ai la bouche pâteuse, je me demande si je n’ai pas fait un mauvais rêve. Un café plus tard, j’essaie de me souvenir de la veille, je vois la plaquette de somnifère à côté du lit et mon mal de tête revient! Pas de panique, encore un café et ça ira mieux. Mais plus le brouillard s’éloigne, plus je suis inquiète. Non, ce n’est pas un mauvais rêve, les voix métalliques, mon séjour à l’hôpital, mon évasion, tout cela est bien réel, hélas!

Il est temps maintenant de ne pas se laisser abattre, de mettre une stratégie au point. Il me paraît impossible d’être la seule à être différente. Je m’habille et décide d’aller à la découverte de mon quartier. Il est 10h, les commerces sont ouverts; Ne pas parler, simplement regarder ce qu’il se passe et chercher si d’autres sont comme moi.

En descendant les escaliers, rien de particulier si ce n’est la voix de la concierge qui frotte les cuivres.

-BonjouR… MadamE…faiteS...attentioN...lE...soL...esT...uN...peU...glissanT…

Je lui offre ce que je pense être mon plus joli sourire et je referme la porte d’entrée. La rue est emplie de gens qui vaquent à leurs occupations. Direction, un commerce de proximité.

Je me déplace dans les allées et je me fais bousculer; un «pardon, Madame» dit à la hâte m’alerte. Interrogative, je jette un coup d’oeil à cette personne et je la vois rapidement prendre la poudre d’escampette!

Je crois que j’ai compris, je la suis et j’ai d’ailleurs du mal car elle va vite, très vite! Elle se dirige près d’un terrain vague en attente de construction et, après avoir regardé à gauche et à droite, elle écarte une tôle et disparaît derrière.

J’avance prudemment, et arrivée devant ce mur, je regarde de chaque côté, la ruelle est vide, je me faufile et je suis stupéfaite par le nombre d’individus qui parlent, qui rient, qui se tapent sur l’épaule. Un soupir de soulagement me donne de l’air et mon angoisse est moins vive.

Une femme, assise sur un fauteuil usager, me semble être la chef car les gens sont attroupés autour d’elle.

-Bonjour, Madame, je viens d’arriver; j’ai été dans le coma à l’hôpital pendant près de 6 mois et je n’ai pas assisté à ce qui s’est produit pendant ce temps. Quand je me suis réveillée, ces voix métalliques m’ont soigné et je me suis évadée de l’hôpital dès que mes forces sont revenues. Que s’est-il passé?

-Bienvenue dans le monde d’après, chère Madame, la rapidité avec lesquelles les choses se sont déroulées a été une poudrière; certains ont senti le vent tourner et se sont regroupés dans divers points stratégiques. Quand ils ont voulu voir ce qu’il se passait au-dehors, il était trop tard pour le plus grand nombre! Ici, vous avez les résistants au monde de demain!

-combien sommes-nous?

Je ne le sais pas trop, ceux que j’appelle «les sentinelles» sillonnent villes et villages et font l’état des lieux. Pour l’instant, nous avons une vue limitée car il faut tout faire à pied. Nous élevons des pigeons voyageurs pour communiquer dès qu’un campement de gens d’«avant» est repéré et les pigeons, nous rapportent des informations accrochées à leurs petites pattes.

«Les ravitailleurs» sont ceux que nous avons sélectionné comme étant les meilleurs mimes. Ce sont eux qui vont acheter les produits «de première nécessité» sans avoir à parler.

Les «robins» sont ceux qui sont d’anciens prestidigitateurs qui n’ont pas leur pareil pour détourner les porte-monnaies, portefeuilles et autres objets qui peuvent nous servir.

Les «emmaëus» récoltent les vêtements, nous ne leur demandons pas comment ils les ont obtenu, à la guerre comme à la guerre.

Les sans-logis, qui savent se débrouiller dans les situations extrêmes sont très précieux car ils peuvent fonctionner dans tous ces corps de métiers.

Enfin, il y a l’«état major», ceux qui étaient militaires, les anciens agents secrets, ceux du GIGN qui possèdent encore leurs armes, les tireurs à l’arc, les as du couteau de cuisine reconvertis pour la guerre urbaine.

Les autres exécutent les tâches inhérentes à la vie du camp; bref, vous voyez que nous sommes organisés.

-Mais que comptez-vous faire, tuer toute la population-machinée?

-Non, pour l’instant, nous essayons de remonter la filière et voir où ça nous conduit; nous avons quelques pistes, mais nous tâtonnons encore pas mal. Et vous, quelle est votre spécialité?

Cette question me laisse bouche-bée, je ne me suis jamais définie comme cela. Je cherche et la seule chose que je peux répondre, c’est que j’aime bien lire et écrire.

-Et bien, c’est pas mal, nous n’avions encore pas ce genre d’article, vous allez réunir ceux qui vous semblent les plus aptes à écrire les communiqués que nos merveilleux pigeons font voyager. Nous vous nommons «les écrivants».

N’oubliez pas que nous sommes une armée de combattants qui veut que la pensée revive.

Je comprends que l’entretien avec moi est terminé car elle se lève de son fauteuil et disparaît dans une tente de fortune.

Je reste interdite devant ce que j’entends; tout bien pesé, être en charge des livres et de l’écriture me procure une très vive satisfaction!

Lire, écrire, pour l’instant, ces deux mots m’animent!….

Véronique Kangizer