25 - Manufactures

25 - ManufacturesLe 20 novembre

Manufactures, littéralement « faire de ses mains » est le thème que je vous propose aujourd’hui et pour cela nous aborderons les lieux de manufacture : l’usine, les ateliers d’artisans mais aussi ceux des artistes et le vôtre si vous en avez un. Des mondes différents, et pour certains disparus, mais qui ont tous eu en commun de nous mettre corps et âme à la tâche. Philosophes et écrivains-ouvriers des années 80, peintres ou bricoleurs du dimanche et auteurs de cet atelier en ligne…

A – L’usine

L'Établi par Robert Linhart Editions de Minuit 1981Robert Linhart, né en 1944, est un homme politique, sociologue et philosophe français.

L’Établi, ce titre désigne d’abord les quelques centaines de militants intellectuels qui, à partir de 1967, s’embauchaient, « s’établissaient » dans les usines ou les docks. Celui qui parle ici a passé une année, comme O.S. 2, dans l’usine Citroën de la porte de Choisy. Il raconte la chaîne, les méthodes de surveillance et de répression, il raconte aussi la résistance et la grève. Il raconte ce que c’est, pour un Français ou un immigré, d’être ouvrier dans une grande entreprise parisienne. Mais L’Établi, c’est aussi la table de travail bricolée où un vieil ouvrier retouche les portières irrégulières ou bosselées avant qu’elles passent au montage.

Ce double sens reflète le thème du livre, le rapport que les hommes entretiennent entre eux par l’intermédiaire des objets : ce que Marx appelait « les rapports de production. »

« Le poste d’entrée de l’atelier est tenu par un pontonnier. Avec son engin, il fait monter chaque carcasse de la cour accrochée à un filin (nous sommes au premier étage, ou plutôt sur une espèce d’entresol dont un des côtés est ouvert) et il la dépose – brutalement – en début de chaîne sur un plateau qu’il amarre à un des gros crochets qu’on voit avancer lentement à ras du sol, espacés d’un ou deux mètres, et qui constituent la partie émergée de cet engrenage en mouvement permanent qu’on appelle « la chaîne ». À côté du pontonnier, un homme en blouse bleue surveille le début de chaîne et, par moments, intervient pour accélérer les opérations : « Allez, vas-y, accroche maintenant ! » À plusieurs reprises au cours de la journée, je le verrai à cet endroit, pressant le pontonnier d’engouffrer plus de voitures dans le circuit. On m’apprendra que c’est Antoine, le chef d’équipe. C’est un Corse, petit et nerveux. « Il fait beaucoup de bruit, mais ce n’est pas le mauvais gars. Ce qu’il y a, c’est qu’il a peur de Gravier, le contremaître. » Le fracas d’arrivée d’une nouvelle carrosserie toutes les trois ou quatre minutes scande en fait le rythme du travail. »

Un deuxième auteur, un autre regard pour illustrer le propos sur l’Usine :

Sortie d’Usine de François Bon P.O.L. 1982 François Bon, né le 22 mai 1953 à Luçon, est un écrivain, éditeur et traducteur français. Fils d'un père mécanicien et d'une mère institutrice. Il se passionne très tôt pour les livres et après un début d’études d’ingénieur, il travaille plusieurs années dans l'industrie en France (aciéries en Lorraine, Sciaky, entreprise de soudure à Vitry-sur-Seine) et à l'étranger, où il se spécialise en soudure par faisceau d'électrons (Moscou, Prague, Bombay, Göteborg2).« Ce qui était pénible n’était pas tant ce chemin, après tout c’était du temps payé, pour sa moitié du moins, et faire ça ou peigner la girafe, que le bruit, puisque le hall à traverser c’était l’atelier tôlerie, les chaudronniers avec leurs cisailles y coupaient du six-huit millis d’un seul claquement, plus les coups secs des presses ou ceux résonnants des marteaux, les types y bossaient avec des casques ou du coton comme une touffe blanche à dépasser des oreilles mais ça n’empêchait pas les vieux d’être bien tous plus qu’à moitié sourdingues. Et pas rare qu’un soudeur ait laissé son rideau ouvert, alors l’éclair violet de l’arc ou crépitante la gerbe jaune des éclats d’une meule, on marchait en tendant la main face aux yeux puisque le gus n’allait pas s’arrêter de gratter à chacun qui passait, eux bossaient en équipe, commençaient sur les six heures et pas de leur faute si. Une fois sorti de là-dedans c’était plus peinard, on passait au câblage, moins de boucan. On sentait sur la figure la bouffée d’une bouche d’air chaud, une odeur de mazout collait à la peau, avant celle des plastiques neufs. Les gars plus relax, ils étaient dans les rares à pouvoir gratter assis, il les connaissait bien sûr, et les jours de retard ils ne risquaient pas de le louper, chacun y allait de sa petite vanne, histoire de ne pas manquer au rituel qui l’accompagnait alors tout au long de la travée, le genre panne d’oreiller et variantes. Cela faisait qu’une fois arrivé à son coin et posé sur sa chaise, avant de passer la blouse et de s’y mettre, c’était comme une étape, le réveil enfin ou le réveil seulement. »

Proposition A Mémoire

Que ce soit en faisant appel à votre mémoire si vous avez travaillé ou fait des stages dans l’industrie ou si vous vous avez recueilli les souvenirs d’un proche ou d’un parent, je vous invite à raconter ce monde de « l’usine » qui pour une grande part, appartient déjà au passé. De l’environnement aux hommes, au travail lui-même en passant par les bâtiments. Selon votre inspiration, vous ferez une description aussi précise que possible de ce qui vous a marqué (visions, sons, odeurs)

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B - L’atelier" Les lieux ont une forte influence sur moi - je suis très sensible à l'atmosphère d'une pièce [...]. J'ai su, dès l'instant où je suis entré ici, que je pourrais y travailler. " Francis Bacon

« On monte par un escalier en bois aussi étroit qu'une coursive de navire. Sur le palier, une porte entrouverte sur laquelle quelqu'un a commis un crime. Peintre fou, sériai killer alignant ses victimes à coups de tubes de peinture ? Cette porte, qui donne sur l'atelier, dégouline encore, avec ces rouges à vif, ces rosés bonbons empoisonnés, - ces noirs de catafalque, d'un désastre obscur. La première pièce est un capharnaüm épouvantable. Un vieux radiateur rouille au milieu d'une forêt de pinceaux plantés dans des boîtes de conserve. Des tubes, des tubes, éclatés sur place comme des grenades dégoupillées (…)

Du plafond pendent une ampoule et sa corde. Au fond, entre deux barbouillages de peinture noire, un miroir ovale, tout piqueté comme ceux des palais vénitiens. Nous sommes dans l'atelier du plus grand peintre anglais du XXe siècle. Francis Bacon (1909-1992) a vécu, a travaillé là, au 7, Reece Mews, dans le quartier de South Kensington, de 196l à sa mort. »

J.P.M. Revue des deux Mondes à propos du livre de Photos : L’Atelier de Francis Bacon 7, Reece Mews de P. Ogden- Traduit de l’anglais par Pascale Haas – Thames &Hudson 2001

Proposition B – Les couleurs, les formes, les matières

Qu’il s’agisse d’un atelier d’artiste, peintre sculpteur, ou de celui d’un artisan : céramiste, menuisier, couturière, tapissier etc… ou simplement de l’établi ou de votre atelier familial ou personnel, je vous propose de décrire en mettant l’accent sur les couleurs, les formes, tous les détails des objets réalisés, réparés ainsi que sur les outils utilisés.

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Proposition C – Poésie

Avec le recueil de Leslie Kaplan auteure française née à New York en 1943. Elevée à Paris dans une famille américaine, elle a fait des études de philosophie, d'histoire et de psychologie à la Sorbonne et elle a travaillé en usine de 1968 à 1971.

l’Excès l’Usine, poèmes P.O.L. 1982

On fait des câbles près de la fenêtre. Les câbles ont beaucoup

de couleurs, on les enroule en circuits. Il y a de la lumière,

l’espace est mou. On va, on vient. Couloirs, oubli.

On fait des câbles près de la fenêtre. Tension extrême. Le ciel,

et les câbles, cette merde. On est saisie, tirée par les câbles, le

ciel. Il n’y a rien d’autre.

Tout l’espace est occupé : tout est devenu déchet. La peau est

morte. Les dents mordent une pomme, un sandwich. On

absorbe, le regard se colle à tout comme une mouche.

On travaille neuf heures et on fait des trous dans des pièces avec

une machine. On met la pièce, on descend le levier, on sort la

pièce, on remonte le levier. Il y a du papier partout.

Le temps est dehors, dans les choses.

Proposition C

Un poème en prose ou en vers sur l’atelier, l’usine, le travail des mains ou ces matières que l’on modèle, assemble, tisse ou tricote.

Merci de m'envoyer votre ou vos propositions par mail, fichier en pièce jointe (open office ou word) enregistré avec la référence de la proposition et votre nom : 25BmélanieL avant le 27 novembre. Impatiente de vous lire, je vous souhaite à tous une bonne fin de semaine et bon week-end.

Sybille