25 A - Bruno - L'alliance

Du fond du val s’élève un cri perçant, intense, une fureur stridente, insistante et prolongée. Dans la clairière, sous le hangar, une bille de chêne vient d’être chargée sur l’autel sacrificiel. Son flanc déjà dépouillé de sa peau épaisse d’écorce brune, attend le retour de la lame tranchante. La masse ligneuse accepte d’autant plus son sort qu’elle sait sa transfiguration prochaine. La voilà de nouveau mise en branle, elle avance lentement vers son destin et hurle bientôt sous la morsure. La fibre claire et marbrée mise à nu livre passage après passage sa chair offerte au mordant de l’acier, libère coupe après coupe les arômes puissants de sa substance tranchée à cœur. En cet instant, le centenaire achève sa mue dans la douleur ; douleur de la matière, éventrée, disséquée, mise en coupes réglées, morcelée en autant de fragments qu’il est possible ; douleur de l’homme aussi, qui peine sous l’effort, endure le vacarme nourri de plaintes déchirantes et des hurlements de la scie, mange la poussière échappée du circuit d’aspiration, respire la sciure infiltrée sous son masque protecteur. Mais le drame qui se joue ici n’oppose pas des adversaires. L’un et l’autre œuvrent ensemble à une renaissance au terme d’une joute bienveillante qui ne fera ni vainqueur ni vaincu et laissera l’un comme l’autre meilleurs qu’ils ne l’étaient avant de mêler leurs destins. Car l’avenir de chacun d’eux dépend de l’autre. Un géant abattu, matière morte vouée à la putréfaction, n’est soustrait à sa destinée funeste que s’il est ravivé par l’homme, magnifié par son art, métamorphosé en solides pièces de charpente ou de poutraison, pannes, madriers, solives, chevrons, bastaings, lambourdes, ou débité en planches, voliges, lattes, lattis, tasseaux. Il ne devra sa résurrection qu’à la ligne droite, la planéité, l’angle vif et l’arête régulière et ne redoute rien tant que la maladresse, l’erreur tactique, l’impatience. Alors il s’abandonne aux mains expertes, au savoir-faire de son sigisbée prévenant. Pour sa part, l’homme lui doit sa subsistance et son art. Il a appris à choisir les essences, à lire les cernes, à déceler les nœuds cachés, à respecter le sens des fibres, à s’adapter à leur densité. Il craint le gauchissement, la flèche, le vrillage et n’aspire qu’à tirer le meilleur parti de ce roi ramené au rang de sujet pour mieux le satisfaire. Car le scieur de long obéit à la matière. Jour après jour, elle lui assigne sa mission, oriente sa tâche, impose un résultat. Jour après jour, elle lui apprend son métier, développe son adresse, renforce son habileté. La matière façonne l’homme autant qu’il la façonne.

Au milieu de la cour, gît un plot énorme, imposant, autrefois grume massive, aujourd’hui réduite en plateaux superposées, forme de mille-feuilles de planches épaisses, à la tranche noircie par les éléments. Il n’est pas oublié. Il travaille au soleil, sèche au vent, fait corps avec le temps, attend son tour. Pour l’heure, il est exhibé tel un monstre de foire, un spécimen hors norme, témoin de l’ingéniosité du genre humain et de sa prétention à dominer l’exceptionnel, mais aussi promesse de biens précieux à naître de l’alliance de l’homme et de la matière.