25 A - Dominique B. - Usine à vies

Bref passage à Elsewhere… village abandonné dans sa pénombre solitaire. Deux gardiens muets se relaient pour vérifier les laisser-sortir avant de désélectrifier les barbelés qui barrent la fin du village.

Ici commence le Territoire Noir. La nuit y règne sans discontinuer. Depuis 68 ans que la Terre ne tourne plus sur elle-même, une moitié est éclairée en permanence tandis que l’autre ne reçoit plus aucune lumière. Le côté lumineux a été baptisé « Lux Aeterna ». D’innombrables aménagements ont dû être effectués pour pallier les conséquences de l’arrêt brutal de la rotation de la Terre : marées, vents, pluies, saisons, migrations animales, semailles et récoltes, températures… Chaque pays, chaque continent a rapidement pris conscience de l’urgence et une solidarité intéressée s’est organisée. Au-delà de quelques moments quasi burlesques où l’on vit des russes embrasser des chinois sur la bouche ou des arméniens prier pour la Turquie, il fut décidé de tirer, collectivement, le meilleur parti des difficultés nouvelles pour organiser la vie des milliards d’humains et animaux. La face éclairée dut se protéger du rayonnement solaire ininterrompu pour survivre et nourrir la population. Les cultures furent réorganisées. Nombre de légumes ne sont plus cultivés à l’air libre mais à l’abri de hangars réfrigérés. Plus de champs de blé ondulants dans la brise, plus de pommiers dans de vertes prairies, plus d’herbages aux flancs des collines ni de vaches ruminant paisiblement dans les pâturages… tout est recouvert. Pour ne pas être brûlé, chacun porte une combinaison ignifugée pour se déplacer ou, la plupart du temps, utilise les tunnels qui abritent la majorité des commerces. Un gouvernement mondial s’est mis en place et un parti unique s’est formé.

Le PBA, le Parti du Bien Absolu. Les dirigeants informent les populations des décisions prises par le Haut Commandement. L’obéissance est unanime. La vie est organisée dans ses moindres détails. Les rares rebelles sont immédiatement isolés et transférés dans les usines du Territoire Noir. Ils y rejoignent les délinquants, les assassins, les handicapés. Leurs journées de travail de 15 heures ne leur autorisent que travail, sommeil et repas. Ils ne reçoivent aucun salaire et ne connaissent pas la durée de leur enfermement qui varie à la faveur des besoins de produits manufacturés définis par les différents gouverneurs des régions. L’industrie doit fournir tout ce qui est nécessaire à la préservation de la vie humaine du côté éclairé et brûlant. Des canons à très longue portée lancent chaque jour des missiles destinés à faire éclater la couche nuageuse immobile et provoquer ainsi le déclenchement des pluies. Chaque averse dure vingt minutes qui permettent à la fois l’irrigation, l’alimentation en eau douce et le maintien du niveau des océans. Elles sont également un moment de répit pour la population qui guette ces moments de relative pénombre. D’immenses hôtels ont été construits sur le Territoire Noir afin d’accueillir les vacanciers affamés d’obscurité et de températures glaciaires. Dans les plaines glacées les promenades en traîneaux tractés par des mammouths laineux domestiqués connaissent un énorme succès auprès des classes dirigeantes. D’innombrables usines tapissent le Territoire Noir. La plus grande partie est concentrée sur la fabrication de nourriture synthétique afin que les humains et les animaux encore élevés en batterie reçoivent leur dose journalière de vitamines, protéines et autres nutriments indispensables. Les chercheurs sont choyés par le gouvernement et chaque nouvelle réussite ou découverte est saluée sur les deux faces par un cadeau très apprécié : une séance gratuite de cinéma diffusant les odeurs évoquées par les images.

Tout est organisé pour que chacun œuvre au bien de tous et reçoive en échange de son dévouement les gratifications appropriées. Dès la naissance, une puce est injectée dans le péricarde qui envoie aux ordinateurs du ministère de la Santé Absolue ainsi qu’à celui de la Sécurité Absolue toutes les informations nécessaires à notre bien-être. A la moindre fièvre ou migraine, le système déclenche l’envoi d’une ambulance et la prise en charge totale et gratuite dans les structures de santé. Ce système permet à chacun d’éviter le stress de l’inquiétude ou du doute. Les agressions sont extrêmement rares, les délinquants sachant en outre que les caméras de surveillance enregistreront le moindre de leurs gestes ainsi que leurs déplacements.

Les gouvernants mettent vraiment tout en œuvre pour que nos vies bien organisées soient paisibles. Les librairies sont ouvertes jour et nuit et possèdent plus d’une centaine de titres. Des salles d’écoute de musique sont parsemées dans les tunnels à disposition de chacun 24 heures sur 24. Les enregistrements de flûte de pan y sont très largement majoritaires.

Les témoins de la vie d’avant disparaissent peu à peu. Leurs témoignages sont conservés dans des bunkers défendus par des unités spéciales de la Police du Présent. Ils sont classés « secret défense intérieure ». Je suis le dernier survivant. Je n’essaie plus de raconter le monde d’avant à mes petits-enfants. Ils m’écoutent poliment mais ne croient pas un mot de mes souvenirs.

Moi-même, lorsque je m’éveille chaque matin, étonné de retrouver ce monde d’aujourd’hui, une seule envie m’assaille.

Refermer les yeux… pour toujours.