25 A - Valerie W - Plumes et métal

J’agis seul. Avant, c’était l’usine ou la mine, les machines à broyer des générations. Ces centaines de personnes croisées sans jamais les connaître, vite oubliées. Pour moi, l’usine, ça n’a jamais vraiment commencé. En tous cas, ça s’est vite fini. J’ai toujours pensé qu’il fallait que je travaille à mon rythme. Et elle m’a incité à suivre mon instinct.

11h30. J’ai un peu trop chaud, j’enlève mon col roulé. Bref coup d’œil sur les taches de rousseur de mes bras. Les poils clairs comme un champ de blé en été. La perceuse, luisante, presque neuve, m’attend dans la mousse de la mallette. Je prends le temps de respirer, profondément, à plusieurs reprises. Fermer les yeux. Derrière mes paupières, un souffle d’air soulève les plumes légères d’un oiseau blanc. Celui qui prend son envol dans mes rêves, la nuit. Celui qui tire ma vie vers le haut. Avec elle.

De mon bref passage dans l’industrie, j’ai quand même conservé l’habitude de me lever tôt. Parfois, je me demande : ces yeux bleus, ces cheveux courts, déjà poivre et sel, cette peau pâle et couperosée, ces lèvres minces, tout ça, est-ce que c’est bien moi ? Le miroir de la salle de bains me copie tous les jours la même image. Me reconnaîtrait-elle aujourd’hui ?

Sur mon lieu de travail, jamais le même d’un jour à l’autre, je me concentre. J’entends le son soyeux du vent dans le plumage d’un échassier blanc. Il est temps. J’ajuste un foret de 6 dans le mandrin et le fixe en serrant. Il vaut mieux commencer avec un petit calibre. Ne pas se presser. La pluie de novembre lèche les carreaux. Avec le casque protecteur, c’est à peine si j’entends quelque chose. Excepté ses paroles d’encouragement qu’elle me chuchotait tout bas.

Du temps de l’usine, il fallait faire vite. Tous les jours, tous les matins, tous les soirs. La tôle hurlait sur les chaînes de montage, la fourmilière d’ouvriers spécialisés s’en fichait. Ils tordaient, vrillaient, éventraient. Baisser la tête. Mon grand-père y avait perdu la vie. Mon père avait pris la suite. Le jour de la retraite arrivé, il a plié sa blouse grise, laissé les clés sur le placard du vestiaire collectif, pris son chèque de départ sans saluer personne. Il meurt d’ennui dans son pavillon de village triste. Après une tentative de quelques jours, j’ai réalisé que je ne serai pas leur relève. Elle m’avait dit : « sauve-toi vite ! ».

Aujourd’hui, si j’enlève mes gants, je vais sûrement me blesser. Ça n’a pas d’importance. Là, au-dessus du pouce, une entaille violette. Sur l’annulaire, une écorchure. La dernière phalange d’un petit doigt en moins. L’inattention, l’âge. Mais je ne porte pas de lunettes. Mes yeux bleus, nus, durs, perçants. Sans amour. Sauf le sien, toujours présent.

Ma première rencontre ? J’aurais pu l’épouser, mais je l’aurais quittée comme toutes celles qui ont suivi. Incapable de m’arrêter. Je vis seul. Le dimanche, j’apaise ma solitude avec une paire de jumelles en bandoulière, un bob sur la tête et un carnet à spirale dans les poches de mon blouson pour croquer les volatiles du parc de Marquenterre. Elle avait remarqué ce talent chez moi.

Résistance du jour. Quelques étincelles, un peu de limaille, du métal légèrement fondu. Je cherche une mèche HSS-G, ce qui se fait de plus efficace. Avec une pipette, je dépose quelques gouttes avec précaution sur le trou. L’acier se laisse aller, une odeur forte d’acide flotte dans l’air. J’attrape le viseur monté et le glisse à l’intérieur. A l’aide de sa lampe très fine, je localise quelque chose. Elle doit sourire de là où elle me regarde.

Les limes, les mèches, les embouts graissés sont répandus sur le sol mais je ne crois pas en avoir encore besoin. Sur le parquet fraîchement ciré, le tapis sent un peu la poussière. Un filet de sueur souligne le tatouage déjà ancien, derrière mon oreille droite. Une ligne simple, une arabesque, une aigrette stylisée. Elle l’avait découverte un jour avec surprise.

Un parfum de métal me flatte les narines. J’appuie de la main gauche sur le T qui voisine la mollette numérotée. De la main droite, je tourne le cadran dans un sens puis dans l’autre. La tête penchée vers le coffre, je ferme les yeux et j’écoute. Je n’ai même plus besoin de stéthoscope. Des clics, des déclics, une légère usure des rouages. Enfin, le T tourne dans son logement. Un reflet argenté sur la solide poignée. La porte s’ouvre enfin. Elle serait fière de moi.

La cliente qui attendait impatiemment sur un fauteuil du salon se jette sur l’ouverture, gouffre sombre, et sa promesse d’une richesse désirée. Ce qu’il y a à l’intérieur ne m’intéresse pas. Diamants, pépites, bijoux, titres, elle peut tout garder. Le chalumeau, la pince monseigneur, la chignole et tout mon matériel de perceur – honnête – rangés dans deux sacs de sport, je quitte discrètement l’appartement de la rue de Rivoli. M’attend-elle au jardin des Tuileries ?

Jamais, je ne serai père ou mari, grand-père ou retraité. Jacques, spécialiste, un numéro de téléphone, mais pas de nom de famille sur ma carte de visite. Virtuose dans l’action, aucun coffre-fort ne me résiste. Celui-ci m’a pris trois minutes cinquante. Grassement payées. J’adresse en silence un merci à celle qui m’a tout appris du métier. C’est comme ça qu’elle a survécu au suicide du grand-père.

Dehors, le ciel gris ne m’empêche pas d’être heureux. Je me surprends à fredonner un sarcastique « tango interminable des perceurs de coffres forts… » en croisant un policier au regard fixe. Derrière lui, dans son boa de plumes blanches et sa combinaison de monte-en-l’air, danse le fantôme de Mémé.