25 B - Dominique B - Petit bois

Un homme. Son corps, solide sans être massif, son visage couronné de coquines boucles argentées, ses yeux d’un bleu polisson et malicieux semblent vouloir percer tous les mystères. Ses mains suggèrent la force. Parfois un sourire comme une invitation déguisée de modestie.

Cet homme est un amoureux. Perpétuel, gourmand, obstiné, libre.

Le bois comme amour essentiel. Des morceaux de bois anciens, vieux, certains sans âge, habitent sa vie et peuplent ses étagères. Des bois qui semblent morts depuis longtemps. Il les chérit, les regarde de loin, les soupèse aussi. Il attend. Il ne connait pas l’urgence de la passion mais la patience de l’entrebâillement du temps porte ses jours. Il sait qu’il n’ordonnera pas au bois. Il répondra à son appel. Sous son regard et sous sa main, l’objet s’imposera. Le bois alors reprendra vie. Lentement, sans hâte, il le caresse jusqu’à sentir les ondes chatoyantes couler sous ses doigts aimants. Il écoute, ressent. La matière l’emporte vers l’objet. Il sait alors. Les veines, le fil du bois, sa densité. Cette pièce est un trésor. Il lui faudra l’honorer de la perfection de ses choix, de la douceur de chacun de ses gestes, de l’excellence de sa technique. Et le bois si vieux parle à ses doigts. Il perçoit, goûte son caractère, sa souplesse ou sa nervosité. Il va maîtriser, adoucir, alléger chaque manipulation pour ne pas le blesser, l’abîmer. S’il prend soin de lui avec tact et amour, il sera docile et le suivra dans chaque mouvement. Il ferme les yeux et regarde son bois avec ses mains, ferventes amoureuses.

Commencer par l’affûtage parfait de ses outils. Il les aime, intimement. Personne ne doit les toucher. La patience pour aboutir à un fil parfait ne lui fait jamais défaut. Chacun a sa particularité et sa destination. Gouges, lousses, compas d’épaisseur, noisettes se succèdent en un ballet tendre et subtil. Chacun fait partie d’une cohérence indispensable, comme une galaxie ordonnée autour du nombre d’or, celui-là même utilisé par le Grand Maître. Et toujours s’arrêter, regarder, caresser son ouvrage. Longuement. Après le racloir et les rabots, seule sa main sait débusquer chaque irrégularité. Le plus infime des creux et la plus minuscule des bosses n’échappent pas à ses doigts qui effleurent délicatement l’ouvrage en cours. Il ne contraindra pas le bois mais le tendra, le fera ployer sans brusquerie.

Et toujours un soin extrême, une minutie patiente. Il a appris. « Le temps ne respecte que ce qu’il a fait ».

Il va placer la table d’harmonie avec précaution. Elle doit tendre la voûte centrale sans cependant trop la brider. Equilibre et harmonie s’ajustent. La pointe aux âmes viendra enfin insérer l’âme.

La préparation des vernis. Lui cherche une couleur chaude, orangé rouge. Mélange de gommes, mastic en larmes, huile d’aspic, alcool, et à la fin, toujours, du Benjoin du Siam. Lente macération. Couver l’évolution de la couleur, flairer l’odeur jusqu’à reconnaître, éprouver le juste équilibre. L’essayer sur un échantillon du bois. Une couche. Revenir le lendemain. Une autre couche. Observer. Regarder. Aimer.

Vient le moment de faire sonner l’objet pour la première fois. Surprise réitérée mais toujours neuve. Moment de vérité qui vient confirmer la qualité du travail et le génie de l’artiste. Oui, l’artiste.

Ce luthier est un artiste amoureux…un amoureux artiste.

Celui-là, espiègle derrière ses yeux bleus, se dit « mère porteuse ». « Je fabrique, modèle et nourris puis je mets au monde avant d’offrir à une autre main ».

Il n’exerce pas un métier. Il accomplit un office presque mystique, donner une âme. Fabriquer pour faire vivre, revivre. Du vieux bois au violon. Un autre, le musicien, devra l’ouvrir, le mettre en vibration pour le faire évoluer.

Sa mission d’amour terminée, il va désirer la prochaine…