25 A - Aline L. L'usine à rêves

L’usine à rêves

En face de mon école se tenait une usine à rêves.

En 1925 le fondateur de Kodak avait choisi Sevran pour implanter sa première usine en France. Quelle belle idée un site industriel en face d’une école !

A cette époque la photo était affaire de professionnels qui vous tiraient le portrait en bébé joufflu, la mine grave au jour de votre mariage et même en cher (fraichement) disparu. Affaire aussi de voyageurs intrépides avant l’invention des voyages organisés.

L’usine à rêves fonctionna à plein dans les années 60 quand bourgeois et prolétaires s’improvisent reporters, leur vie de famille se raconte en couleurs avec l’invention du Kodachrome.

Sur les congés payés du français moyen (jolie expression) soufflait un petit air d’Hollywood, les jeunes filles en bikini prenaient la pose les cheveux au vent sur fond de sable hexagonal

Au mois d’août, face à la cour déserte en vacance d’enfants, un renfort de saisonniers venait étoffer les équipes,

La France entière envoyait pellicules et bobines boulevard Victor Hugo à Sevran, quelle fierté ! Des millions de photographes amateurs confiaient à la poste les images fragiles du temps fuyant, l’écume de leurs jours.

Je participais à cette frénésie avec un Instamatic Kodak, mes premiers modèles étaient dociles, femmes alanguies de Maillol aux Tuileries et les bosquets à Versailles.

Dans la pénombre des chambres noires c’était moins reluisant, les ouvriers travaillaient pour 4 F 82 de l’heure, 47 h par semaine, 60- 70 h en période de pointe et inhalaient chaque jour une bonne dose de produits chimiques. Huit ans furent nécessaires pour dépolluer le site après sa fermeture en 1990, aujourd’hui jardins partagés et réserve de biodiversité.

« C’que c’est beau la photographie !

Les souvenirs sur papier glacé… »

L’insouciance s’affiche sur les murs, les enfants restent toujours des enfants, les absents nous sourient encore et encore…

Aline L.