25 A - Jean-Pierre G - Nos vendanges

Nos vendanges…

Nous nous étions invités chez les cousins du village voisin en cette période active et sacrée des vendanges.

Dans ce village de Champagne sur les bords de Marne où les traînées de brume tardent à s’effacer les matins d’automne, il fallait attendre la première semaine d’octobre pour « attaquer » les vendanges.

Armés de sécateurs et de paniers légers nous étions considérés comme des adultes du haut de nos douze ou treize ans, honneur certes mais aussi « engagement à bosser comme les grands ».

Venus du Nord, beaucoup de saisonniers profitaient de prendre leurs congés payés à cette occasion. On découvrait l’accent ch’ti, les chansons à boire, l’esprit solidaire et laborieux des mineurs. Une école de la vie rude mais joyeuse.

Les viticulteurs d’alors ne jouissaient pas de la « force de frappe communicante » des grandes maisons et chez mes cousins, les raisins partaient vers la coopérative locale qui assurait pressurage et vinification. Leur nom de famille n’apparaissait donc pas sur les bouteilles qui étaient vendues et étiquetées au fil du négoce. Les Maisons achetaient le raisin livré à leurs chais ou bien le vin aux diverses coopératives.

Deux cépages entrant dans la vinification (Chardonnay blanc ou Pinot noir) la technique des assemblages héritée du célèbre moine Dom Pérignon et de la seconde fermentation en bouteille avait installé le Champagne sur les tables des grands de ce monde, dans les cabarets parisiens et logiquement dans la classe aisée.

C’est plus tard, sous la 5ème république que l’on prit l’habitude de faire sauter le bouchon dans les grandes occasions (réunions de famille, départs en retraite et fêtes de fin d’année).

Chaque année -la demande augmentant au rythme du niveau de vie- le prix du raisin était âprement négocié par les partenaires. Héritage des corporations il y avait là une véritable entente interprofessionnelle.

Cela se concluait toujours par un compromis équilibré : les petits producteurs souhaitaient un revenu décent et le négoce ayant grand besoin de la matière première (raisin et vins) on parvenait à un point d’équilibre après quelques tours de table.

La date de début des vendanges était fixée lors de cette concertation et bientôt, afin de maintenir la rareté du produit on consentit à réguler la quantité de raisin autorisée pour chaque vigneron en fonction de sa surface cultivée : ce fut l’apparition des quotas qui, au début, provoquèrent maints grincements et quelques fraudes.

Dans ces années faire les vendanges était surtout la conclusion d’une saison marquée par les aléas climatiques, épée de Damoclès connue de tous ceux qui vivent de la terre.

Le raisin avant de parvenir au pressoir a dû échapper aux gelées d’avril et mai qui détruisent la fleur (oui la vigne fleurit, très discrètement) puis aux orages de grêle de l’été et surtout aux maladies qui surviennent en période humide et chaude : mildiou et oïdium qu’il faut impérativement traiter à coup de bouillie bordelaise.

« Quand nous partions de bon matin, avec Sophie, avec Firmin le jour se levait à peine… ! »

Passage obligé à la salle de réfectoire : Ricoré au lait pour les plus jeunes et un croissant tout chaud fini d’avaler dans la camionnette bringuebalante. Le froid nous glaçait les doigts, un panier, un sécateur et les pieds dans l’herbe mouillée.

C’était dur.

Lorsqu’il pleut l’ambiance est plombée mais la pluie n’arrête pas le pèlerin …et la pause de dix heures remet les sourires en place : un feu de sarments est allumé dans un grand bidon, on grille tartines et saucisses, on découvre le Maroilles odorant offert par les mineurs (ils adorent vous le faire sentir et vous coller le nez dessus en éclatant de rire :

- Alors gamin … y saint’y bon men’ froumage ?

Régulièrement, par le froid où la distraction, il fallait courir à la boîte à pansements quand un doigt avait croisé les lames du sécateur et parfois descendre au village pour quelques points de suture.

- C’est le métier qui rentre tu feras attention la prochaine fois !

Travailler en décalage de 50 cm sur le rang évite ces déconvenues et l’on apprend vite à se tenir à distance.

Le repas du soir réunit toute l’équipe, après l’apéro du patron :

- Les gamins un petit verre, mais juste pour goûter !

Tu parles on « sifflait » comme les autres, chacun rapportant une anecdote, une histoire à faire rire – pas toujours très relevée et l’on passait à table.

Pot au feu, poule au blanc ou choucroute suivi d’un copieux plateau de fromage et de la tarte aux quetsches de tante Jeanine dont la pâte au goût fumé du saindoux n’attirait que compliments.

J’ai souvenir d’un jeune étudiant newyorkais, tombé là on ne sait comment, qui fut tout ébahi au dessert ; ici on ne change pas les assiettes, on l’essuie d’un morceau de pain ou bien on la retourne pour être servi côté verso propre.

Riant aux éclats, le garçon commenta en anglais ce « typical french way of life » et mit toute la table au diapason. Il fallut le porter au lit car les toasts furent nombreux et nous ne tardâmes pas à prendre la même direction, harassés pas cette rude journée.

Le repas terminé les hommes sortaient fumer, les dames se mettaient à la vaisselle et vers 22 h signal tiré par l’oncle :

- Au lit tout le monde, demain on se lève tôt, il nous reste trois grandes parcelles : la Vigne aux Bruyères, la Belle Madelaine et le Champ Jeannot.

- Allez bonne nuit la jeunesse !

- Bonne nuit André et Jeanine …A demain !

On s’endormait sans rechigner, sans entendre les ronflements des cinq autres occupants tout heureux d’être reconnu dans le Monde des Grands et de garnir la tirelire de quelques billets à l’effigie de Victor Hugo.

Jean Pierre G.