25 A - Séverine L. Chouettes vacances

J’avais 16 ans et je devais travailler pendant les vacances pour payer mes cours d’équitation.

J’avais été embauchée au service comptabilité (quelle angoisse, j’étais nulle en maths !) et plus précisément au service Paye.

On m’a d’abord présenté l’usine, au milieu d’un parking entouré de hautes grilles. De petites unités grises étaient disposées en étoile autour du bâtiment central d’un blanc sale.

C’est là qu’étaient les bureaux à partir du premier étage, le rez-de-chaussée étant occupé par un des ateliers de fabrication.

J’ai dès l’abord eu envie de m’enfuir. Escalader les grilles et courir…

Le mot « concentrationnaire ne faisait pas encore partie de mon vocabulaire, mais l’idée y était.

Je résolus de ne pas me laisser impressionner, avalai ma salive et mis les mains dans mes poches.

Pour atteindre le bureau il fallut traverser l’atelier, dont mon guide me fit les honneurs. C’était sombre, gris et bruyant. La chaleur était étouffante. D’immenses machines verticales laissaient tomber dans un bruit d’enfer un énorme bloc d’acier à intervalles plus ou moins réguliers. Ensuite un chuintement semblable à celui d’une locomotive à vapeur. Des cliquetis constants.

J’appris qu’il s’agissait de presses, que le bloc qui tombait était chargé de découper des formes dans les plaques de caoutchouc qu’on lui présentait. Un emporte-pièce géant, quoi…

Forcément, puisque l’usine fabriquait des joints de toutes formes, de toutes épaisseurs et de toutes couleurs. Ici, c’était les joints industriels, découpés dans de larges plaques de caoutchouc noir et épais.

Je ne me souviens plus à quoi devaient servir ces joints, mais je me souviens de l’odeur : pétrole, poussière et caoutchouc brûlé, sueur… une horreur.

Je me souviens aussi : devant chaque machine il y avait un homme.

Un homme… attaché par des chaînes !

Les ouvriers portaient à chaque poignet une manchette reliée à la machine par une longue chaîne, qui leur tirait les bras vers l’arrière quand la presse de plusieurs tonnes se précipitait sur sa proie.

« Par mesure de sécurité dit mon guide. Parce que certains veulent gagner du temps et ne retirent leurs mains qu’à la dernière minute. Il y a eu beaucoup trop d’accidents.»

Plus tard, je sus que si les hommes voulaient gagner du temps, c’est qu’ils étaient payés « à la pièce » : il fallait donc usiner le plus de joints possible dans le temps le plus court.

Oui, cela je l’appris plus tard, mais je sentis tout de suite le mépris de ce jeune homme en costume pour ceux-là, « qui ne retiraient pas leurs mains assez vite » et se retrouvaient broyés. « Ils sont bien avancés, alors, quand ils ne peuvent plus travailler. »

Je pense que c’est à ce moment que se fit jour en moi l’idée qu’il y avait plusieurs classes sociales dont les frontières étaient étanches entre elles.

Ce jeune homme ne m’était pas sympathique.

Je regardais les forçats du joint sans parvenir une seule fois à croiser un regard.

Ils étaient sales, luisants de sueur, l’air indifférent. En maillot de corps pour la plupart.

De temps en temps, ils tiraient une cigarette de leurs « bleus » de travail et s’empressaient de l’allumer avant que la chaîne ne leur tire les bras en arrière.

Sans savoir pourquoi, je pensai à mon grand-père, forgeron d’usine, et ma gorge se serra.

Je revis les brûlures sur ses avant-bras. « Oh, ça, c’est l’métier » répondait-il à mes questions d’enfant.

Mais moi je savais bien qu’on n’a pas le droit de jouer avec des allumettes…

Je montais l’escalier, suivant mon guide qui s’avéra être un jeune surveillant.

Il avait en charge de veiller à ce que tout se passe bien dans l’atelier : la pointeuse, les chaussures de sécurité, les chaînes et les manchettes, les autorisations de sortie, les pauses pour le casse-croûte ou les toilettes…

Il venait dans ce cas neutraliser la machine après avoir enfilé une blouse grise sur son costume et déverrouillait les manchettes. Je sus plus tard qu’une de ses attributions consistait à vérifier que le temps imparti n’était pas dépassé…

Les machines ne devaient jamais s’arrêter, même la nuit.

Quand nous sommes arrivés au bureau, il me confia aux « collègues » qui devaient m’apprendre les rudiments de la comptabilité.

J’appris donc à calculer une paie, compter les bonifications pour les heures supplémentaires ou le travail de nuit, les retenues pour retard ou absence injustifiée, les amendes pour non respect des mesures de sécurité.

Je me sentais honteuse de ce pouvoir qu’on me donnait, cela me faisait peur.

De quel droit une gamine de 16 ans pouvait-elle pénaliser un homme pour s’être rendu aux toilettes trois fois au lieu de deux ?

Une erreur de ma part pouvait avoir des conséquences financières sur la vie d’un père de famille. J’en frémissais.

Nous étions en 1971 et j’avais l’impression d’être dans un roman de Maxence van der Meersch, trente ans auparavant.

Le vendredi soir était jour de paye et nous descendions, mes collègues et moi, avec des enveloppes au nom de chaque ouvrier, rangées dans une boîte à chaussures.

Les hommes étaient payés en espèces chaque fin de semaine, seuls les administratifs étaient mensualisés.

Cela donnait lieu parfois à des contestations ou des mouvements d’humeur, que nous redirigions vers le jeune surveillant.

Les hommes se bousculaient, se chamaillaient, voulaient presque tous être servis les premiers.

« Ils sont bêtes, me dit ma collègue, ils ne se rendent même pas compte que c’est par ordre alphabétique et qu’ils seront payés de toute façon.»

Non, ils ne s’en rendaient pas compte, à de rares exceptions près.

En effet ces hommes-là, émigrés pour la plupart, ne savaient pas lire.

Je me mis à détester ma collègue, qui « elle » savait lire. Et compter. Qui était payée mensuellement par un chèque qu’elle déposait sur un compte bancaire.

Qui n’était pas enchaînée à son bureau quand elle calculait leur paye (sans oublier les pénalités). Qui ne salissait pas son chemisier à frou-frou en s’installant à son bureau. Qui pouvait aller aux toilettes aussi souvent que nécessaire sans en demander l’autorisation à son chef.

Et qui se sentait de ce fait d’une espèce supérieure.

Je restais deux mois au « Joint Français » et j’appris trois choses :

- Que sans un minimum d’instruction l’homme n’a le choix de se préoccuper que de ses besoins animaux : manger, dormir, survivre.

- Que celui qui a un pouvoir, aussi minime soit-il, est souvent enclin à en abuser et mépriser ceux qui ne l’ont pas.

- Que les hommes naissent libres et égaux en droits, mais que certains sont plus égaux que d’autres.

Les étés suivants, je m’occupais d’enfants, de chevaux. Je fis plusieurs fois les foins.

Mais je ne fis plus jamais la paye de qui que ce soit.

D’ailleurs, j’ai oublié comment ça se calcule.

Et je suis restée allergique aux chiffres.

Séverine L.