25 A - Véronique MK. Correspondance

Paris le 6 Avril 1935

Ma Chère Albertine,

Pardon de te donner des nouvelles si tard, mais si ta lettre m’est parvenue il y a déjà 3 mois, j’étais bien incapable de te répondre rapidement. Là, je vais pouvoir te faire toucher du doigt mes conditions de travail! Je n’ai pas chômé depuis mon embauche dans l’usine Alstom le 4 décembre et je vais te raconter mes déboires puisque j’ai tout de même été mise à pied plusieurs fois pour subordination, syndicalisme et j’en passe.

A mon arrivée, j’ai dû pointer à l’arrivée et au départ de l’usine; cela m’a étonnée, car les surveillants marquent exactement la même chose sur leurs carnets ! Enfin, qu’importe, cela te donne le niveau de confiance des patrons envers leurs ouvriers; j’ai eu le même jour un casier à mon nom pour y poser mes affaires personnelles ; une blouse grise et un clef s’y trouvaient déjà. Il n’est pas question de traîner, le temps, c’est de l’argent ! Un chef d’équipe m’a hurlé de le suivre jusqu’à mon poste de travail. J’ai changé tant de fois de postes de travail que je ne sais par où commencer !

Il m’a accompagnée dans le premier atelier qui m’a paru immense. Un bruit assourdissant de tôles, de machines, de cris m’empêchait d’entendre ce que le contremaître me disait. J’ai compris qu’il était question de tourner une manivelle pour faire des cartons. Cela suppose trois quart d’heure d’un travail à la main, ensuite, il faut ôter les cartons pour les remplacer par des plaquettes de cuivre. Tout ceci est fait avec des maillets, des tuyaux à air comprimé, des lames de scies, sous une forte lumière très fatigante pour mes yeux. Puis, il faut se servir de pièces à angle droit pour y enfoncer des vis. J’ai loupé 100 pièces qui ont été écrasées à cause de vis mal serrées. Je me suis faite tancer par le surveillant qui m’a dit qu’il ne pourrait pas me garder à ce rythme là. Le soir, j’étais déjà épuisée par ce travail qui m’empêchait de penser à autre chose qu’à la façon de bien faire.

Après cette journée catastrophique, j’ai été mise dans un autre atelier où le travail consistait à faire du planage. Je t’explique car c’est un peu compliqué; Il y a un grand balancier et il faut se baisser à chaque fois sous peine de recevoir le lourd contrepoids sur la tête. Le planage consiste à aplanir une pièce grâce à ce procédé. Ces tôles, il faut les badigeonner à l’huile sous peine que la rouille n’empêche de les travailler correctement. Au bout de trois semaines, j’étais tellement fatiguée que je me suis blessée plusieurs fois et qu’il a été question de me donner mon congé. Le chef d’équipe, qui est un brave homme et qui a vu que je faisais tout mon possible pour bien faire m’a fait passer dans un autre atelier où une presse fabrique des rondelles grâce à un outil qui donne un trou et une forme. Il m’a fallu de l’énergie pour couper les petites barres de laiton et nettoyer la machine régulièrement. C’est un peu dangereux mais je n’y arrivais pas trop mal. Un jour, une ouvrière de perçage a eu une touffe de cheveux arrachée par sa machine en dépit de son filet. Et puis, le ressort s’est cassé et comme tout le monde est payé à la pièce, ceux qui étaient à côté de moi ont été se plaindre que je n’allais pas assez vite. Je suis restée plus d’un mois à ce poste et j’y serais bien restée encore car faire des trous dans des bouts de laiton, placés contre une buttée très basse était moins pénible pour mon dos. J’ai hérité après d’un contremaître peu compréhensif qui m’a donné un travail difficile à exécuter et qui m’a signifié agressivement qu’il me fallait faire 800 pièces par jour! Il s’agissait de mettre une vis dans le trou en tournant légèrement, mais malgré ma bonne volonté et tous mes efforts en essayant de battre le temps, je n’ai pu en faire que 600. J’avais tellement mal aux doigts que le soir, je me faisais chauffer de l’eau avec du gros sel et je restais une bonne heure les mains dans la cuvette. Puis, au bout de quelques jours, j’ai été affectée au planage, mais cette fois-ci, avec un petit balancier. Avec la presse et la machine appropriée, il fallait faire des petites rondelles de métal; la presse était lourde et c’était un travail très pénible. Cette lourde presse était utilisée pour faire ces rondelles dans une barre de fer de trois mètres de long, puis, faire des trous pour que les connexions avec le petit balancier économise le maximum de tôles.

Je me suis retrouvée quelques temps plus tard dans un atelier d’équipe de chaudronnerie assez joyeux où, à l’aide d’un maillet, après que la petite machine à main ait effectué les coudages, on les arrangeait avec le maillet. Je dois dire que c’est le moment où le travail a été, non pas une joie, mais un travail de camaraderie agréable. Comme je n’allais pas assez vite, malgré l’aide de mes camarades-ouvriers, j’ai encore changé de poste et cette fois-ci, alors que j’avais toujours froid, je me suis retrouvée dans une chaleur intense. Entre froid et chaud, j’ai fini par attraper une bronchite que je soigne avec les tisanes que tu avais mises dans ma valise. Dans cette chaleur humide, il s’agit de cuire au four les pièces pour ensuite faire un laminage à froid.

Je pourrais continuer à te décrire par le menu toutes les autre tâches que j’ai effectuées mais, ce que je retiens au bout de ces quatorze semaines, , c’est que l’ouvrier ignore l’usage de chaque pièce et qu’il ne lui est d’ailleurs pas demandé de le savoir ! Comme chacun est payé à la pièce, l’essentiel est d’aller le plus vite possible, tout en faisant très correctement son travail. Le rapport des causes et des effets dans le travail n’est pas saisi, finalement, rien n’est moins instructif qu’une machine !

Il ne peut pas y avoir de solidarité; la seule que j’ai ressentie a été dans ce travail d’équipe joyeux où tout se faisait à la main!

J’ai essayé de parler aux ouvriers que je côtoyais, de m’inscrire aux syndicats existants, mais j’ai été peu entendue et mise dehors par les ingénieurs de l’usine qui trouvaient mon discours trop subversif !

Voilà, mon Albertine, j’ai perdu dix kilos dans cette expérience que je trouve malgré tout riche d’enseignement. Je suis un peu malade et une bouillotte sur le ventre, je vais maintenant me mettre au lit.

A te lire.

Simone

Ma pauvre Simone,

A l’arrivée de ta lettre, j’étais désespérée par ton entêtement car tu me dis que tu vas maintenant trouver une autre usine et te faire embaucher.

Mais que cherches-tu donc? Je ne te comprends pas et je trouve que tu exagères. Ton poste d’enseignante t’attends au Puy, et avec ton agrégation de philosophie, tu pourras bientôt prétendre à un travail à l’université ! Mais, non, tu persistes à aller au plus près du travail en usine pour pouvoir décrire la condition ouvrière!

Dans ta précédente lettre, tu me disais que tu allais écrire aux ingénieurs et au directeur d’usine, pour que le travail soit plus humain; mais malgré ta sincère envie que les choses bougent, tu es confrontée, et tu le sais bien, à la lutte des classes et au fait que chaque catégorie de classe ne veut rien savoir de l’autre. Je ne sais si tu es une sainte ou si tu deviens un peu folle, mais je t’en prie, arrête, tu vas y laisser ta santé qui est déjà bien précaire.

Je t’embrasse et t’attends.

Albertine

VERONIQUE K NOVEMBRE 2020