25B - Aline L. La fabrique des non-dits

La fabrique des non-dits

J’ai grandi en lisière d’une forêt bordée par le canal de l’Ourcq, dans la société d’habitants sans âge, chênes sessiles, châtaigniers et charmes.

Un écran de feuillage nous séparait d’une bourgade ouvrière paisible de Seine et Oise, à l’orée des années 60. Le car scolaire nous transportait dans l’autre monde, la cour de l’école ombrée de platanes.

Au petit matin, des grappes d’ouvriers silencieux franchissaient la porte cochère au poste de garde et disparaissaient pour leur journée de travail.

Le dimanche, cette porte s’ouvrait pour nos familles, wagons abandonnés et ruines gagnées par le lierre devenaient carrosses et palais…

Au delà du mur, un domaine sillonné d’allées et de voies ferroviaires désaffectées, jalonné de bâtiments industriels du 19ème siècle, une Poudrerie Nationale.

Longtemps j’ai ignoré ce que recélaient ces hautes façades parées de pierre et de brique.

De l’objet des recherches de mon père, je ne savais rien. (Je l’appris 40 ans plus tard)

Géo Trouvetout était ma référence en matière d’inventeur, je m’en contentais.

J’ai grandi dans le couvert d’une forêt de non-dits, aux couleurs de la fantaisie d’une mère artiste.

Hors de ma portée, les manœuvres périlleuses pour produire la poudre à usage civil et militaire de l’autre côté du mur.

Une absence passagère pouvait les envoyer aux nues (durablement), l’absence était un pays où souvent je trouvais refuge.

Que pouvais-je comprendre aux vertus de la guerre, la chasse et les tunnels ?

Le nom de poudrier ne m’évoquait rien sinon les jours de déguisement et la poudre légère qui teintait de rose nos joues enfantines.

Ce havre de paix, qui voyait chaque printemps revenir clochettes bleues et hirondelles était une machine de guerre.

Les palais de conte de fée de nos dimanches avaient connu à ses débuts tous les stades de la fabrication de la poudre noire, carbonisation du bois, stockage du salpêtre et du soufre, tonnellerie, cartoucherie.

Aux dernières années du XIX ème siècle, Paul Vieille y avait mis au point une nouvelle poudre sans fumée à base de nitrocellulose. La poudre blanche dépassa toutes les espérances, mit le feu au monde dans un siècle va-t-en guerre, celui qui me vit naître.

De notre côté se logeaient les bureaux, le personnel et même un temps, un régiment d’infanterie.

Devant l’austère caserne, juchée sur mon nouveau vélo sans roulettes, j’ai tourné à m’en étourdir. Un matin, une plaque de verglas me valut un genou couronné, signant à jamais ma peau de quelques gravillons.

Mai 1968 vit fleurir le muguet et les piquets de grève, sous nos fenêtres les ouvriers jouaient à la belote en fumant des Gauloise.

Du haut de ses 8 ans ma sœur rêvait de monter sur les barricades, mon père au bout du monde sans avion de retour, nous n’avions plus d’essence pour la 4L, le car scolaire venait pour moi seule, j’aimais trop l’école pour m’en priver un seul jour.

Nous quittâmes notre jardin clos en 1969 quand s’amorçait la fermeture du site. Depuis, la Poudrerie a fait peau neuve, s’est muée en patrimoine industriel et sanctuaire naturel, ses allées, ses arbres vénérables, ses bâtiments ont suscité de nouveaux adorateurs profanes, amoureux de la nature, sportifs, et nostalgiques.

Que faire de ma nostalgie ?

Impossible retour en ce lieu qui m’habite.