25B - Corinne LN - Le souffle de l'excellence

Après une bonne heure de route chaotique en rase campagne nous arrivons devant une grande demeure entourée de vastes dépendances. Une fine couche de neige recouvre un paysage monocorde, les hivers sont rudes en Alsace. Nous sortons du minibus bousculés par une bise cinglante dans un monde gris et blanc. Chaudement emmitouflés dans nos manteaux et doudounes, nous traversons une cour pavée derrière notre guide avant de nous faufiler un par un entre les épais volants de plastique noir qui ferment la porte voutée d’un imposant bâtiment. Les battants claquent lourdement derrière nous. Nous entrons dans une salle monumentale ponctuée de longs établis couverts d’outils aussi insolites qu’impressionnants, d’énormes pinces coupantes, des lames aiguisées, des cisailles de toutes tailles. Une superbe poutraison soutient un plafond Cathédrale digne de nos plus beaux clochers. Une odeur carbonique et métallique émane du foyer fermé qui ouvre par instant sa gueule rougeoyante en rugissant et nous devinons immédiatement qu’il est le cœur névralgique de l’atelier. Devant les hautes fenêtres verticales cerclées et barrées de métal, quatre hommes, vêtus de simples teeshirt et de gants ignifugés, s’affairent à leurs tâches en silence. Je suis frappée du contraste saisissant entre leurs bras puissants et la délicatesse, la souplesse et la précision de leurs mouvements. Dans l’atelier règne une virile et paisible harmonie et l’équipe soudée ne nous fait même pas l’aumône d’un regard, absorbée par un travail qui ne souffre aucun relâchement. Le moindre changement de température la moindre erreur serait fatale, chaque geste compte, chaque seconde est dévouée à la conception de l’objet, à sa perfection et son originalité. Ces compagnons travaillent la matière la plus noble et la plus fragile dans une chorégraphie bien ficelée avec une aisance et une minutie qui reflète leur passion pour leur métier. Dans un silence troublé par le bruissement du feu, le souffle grésillant du fer à souder et les chocs sourds des pinces et des cisailles, nous nous faisons discrets.

Notre guide nous entraine vers un important tas de bois, coupé l’an passé dans les forêts vosgiennes et soigneusement empilé près de l’âtre. Dans un bac en acier nous découvrons la matière première, un mélange de sable et de quartz brut, que le premier maillon de la chaine, un jeune athlète, enfourne à la pelle dans le brasier central, mille quatre cent degrés de braises ardentes. Avec des gestes précis et délicats, il fait rouler la pâte dans la fournaise pour lui ôter toute impureté. Notre guide nous désigne le souffleur, un homme âgé au visage buriné et aux biceps saillants. Parfaitement concentré l’artisan plonge dans le brasier le bout évasé d’une canne creuse en acier d’environ un mètre quarante de long pour recueillir une boule incandescente qu’il fait enfler, gonfler comme un ballon tout en prenant soin de la maintenir à une chaleur constante. Il travaille à main levée la matière en fusion l’étirant, la tordant et la replongeant parfois dans les braises.

Puis le graal change encore de main et c’est le chef de place qui se charge de l’étape finale et du travail le plus délicat. A l’aide de cisailles et de pinces l’artiste sculpte la caille, aussi souple que cassante, avec une extrême concentration, le visage presque figé, veillant avant tout au maintien d’une température constante. Le maestro découpe, façonne pour lui donner sa forme définitive, il l’enserre dans un sabot afin de modeler chaque détail minutieusement. Une gerbe jaillit parfois de son chalumeau. A la fois sculpteur, graveur et décorateur, il est secondé par un quadragénaire balaise aux bras couverts de tatouages qui l’aide à rouler l’ouvrage avec légèreté dans les rangées de pigment, d’argent et de cuivre alignées sur de grosses pierres. Chacun de leurs gestes est d’une précision et d’une douceur extrême. Et le miracle s’accomplit, devant nos yeux éblouis le vase prend sa forme subtile, sa beauté cristalline absorbe la lumière, illumine tout l’atelier. En refroidissant, sa couleur vermillon tournera à un bleu intense et translucide. Assister à la naissance de cet objet sublime et unique est un privilège.

Nous le suivons dans une pièce adjacente. Toujours sans nous jeter un regard, il dépose précautionneusement le vase dans un four annexe afin qu’il finisse sa cuisson et refroidisse lentement. L’artisan tourne alors vers nous son visage rougi et noirci et nous offre un large sourire de vainqueur. A côté, sur une rangée d’étagères bien éclairées trônent d’autres œuvres originales, des verres délicatement ciselés, des carafes translucides, des boules multicolores, des flacons, des coupelles, tout un camaïeu de couleurs et de lumières.

Dans l’atelier, le manège a déjà repris et le souffleur se prépare à entamer un nouveau combat avec le verre en fusion. Nous les abandonnons à leurs créations, à leur passion pour ce travail répétitif mais toujours différent, ou chacun est à la fois libre et pleinement responsable de sa réussite. Il est temps pour nous de retrouver la grisaille et le froid hivernal du soleil plein les yeux.

Corinne LN