25B - Emmanuel S. L'étrange Atelier

L'étrange atelier

De loin, on distingue des murs de pierre éboulés protégés par un toit en équilibre instable. Adossé à une grange, l’appentis semble minable. Minable mais fragile, avenant, gracieux. On aurait presque envie de lui dire : « allez ! relève-toi, fais un petit effort », mais l’appentis n’a pas d’oreilles. Il n’a pas non plus d’yeux ni de bouche ni de cerveau. C’est un appentis handicapé, autiste. Mais plus je m’approche, plus je ressens l’évidente certitude qu’il a une âme.

Un appentis … une âme ! encore une lubie. Pas si sûr. L’âme finalement on la colle là où ça nous arrange, là où on se sent appelé. Et une chose est certaine, il m’appelle de mille voix douces et inaudibles qui chantent sur une fréquence encore inconnue de moi.

Un monceau de bois biscornus et de brindilles occupe l’essentiel de l’espace. Un individu du passé – il y a un demi-siècle ou plus – a dû transporter et amonceler ces branches en prévision des flambées d’hiver. Une époque où on ignorait les énergies renouvelables, les chaudières hybrides, les pompes à chaleur. Lors des hivers rigoureux, un feu de cheminée faisait oublier les moins dix degrés de l’air et l’épaisse couche de glace sur la rivière gelée.

Sur le sol ou ce que j’en aperçois, des pavés ou plutôt des blocs de grès disjoints se chevauchent sans qu’on sache s’ils forment une mosaïque ou un assemblage discontinu. Linteaux, poutres, solives et chevrons s’entrecroisent sous le toit, argentés tant par les siècles que par les soies des araignées.

Les murs se dressent maladroitement, recouverts par endroits de mousse couleur de bronze. Je n’arrive pas à comprendre si le torchis ocre poudreux assemble les pierres ou si ce sont les pierres qui soutiennent le torchis. Quant à ces dizaines de clous plantés il y a un siècle ou deux par des mains laborieuses, à quoi ont-ils pu servir, à accrocher des outils mais quels outils ?

Bientôt je me rends compte que la nuit est tombée et que je m’abrite sous le toit de l’appentis depuis plus d’un quart d’heure, baladant ma lampe de poche par des mouvements de zigzag illogiques comme si je cherchais à percer un mystère.

Une épaisse dalle de pierre enfoncée dans le sol délimite un carré plus petit qu’une minuscule tombe mais plus grand qu’une plaque d’égout. Rien n’indique qu’il puisse s’agir d’un puit ou d’une sépulture. Les figures géométriques, étoiles et signes inexplicables qui s’inscrivent en creux dans la pierre font penser à quelque société secrète, mais quelle secte ésotérique aurait pu réunir ses disciples en un lieu aussi dépouillé ? Ces signes cabalistiques doivent correspondre à un message dont j’ignore la signification.

Dehors, la bruine se vaporise délicatement sur la silhouette des arbres à peine éclairés par une demi-lune brouillée.

j’éteins ma lampe torche, pour déguster – oui, déguster est bien le mot- le silence et la noirceur de ce coin hors du temps, hors de tout ce que je connais du temps. Ici, les règles n’ont pas lieu, les humains n’ont pas leur place, seules les chauves-souris, les araignées et les esprits peuvent dialoguer entre eux, ignorant le Covid, le réchauffement climatique, les gilets jaunes, les relevés de banque, les fuites d’eau, le cholestérol, les insomnies … Je me ressaisis, comprenant soudain le message.

L’atelier est là devant mes yeux, se révélant comme si une lumière cristalline illuminait l’obscurité. L’atelier, mon atelier ne peut être que là.

Le printemps puis l’été voient défiler les maçons, le menuisier, le peintre que je surveille minutieusement de peur qu’ils égratignent une pierre qu’ils éraflent une solive, ou qu’ils abiment l’enduit aux nuances ancestrales qu’aucun pigment ne pourrait jamais reproduire.

Pendant le confinement de Novembre 2020, l’argile, les instruments, les sellettes et les étagères sont en place. Il ne manque plus que la Passion selon Saint Matthieu et les mains du sculpteur.

Dans cet atelier, le confinement n’a plus cours. Bien au contraire, dans cet antre sacré règne une étrange sensation de libération, d’espaces fabuleux qui me transportent loin derrière les monts désertiques de l’Atlas, loin derrière les falaises striées du Colorado, loin derrière les courbures irisées des océans. Il y règne une douceur calfeutrée mais d’étranges vents magnétiques soufflent avec délicatesse.

Tout se met en place dans l’atelier. Les embaussoirs, mirettes, estèques, tournassins et racloirs sont allongés parallèlement dans leurs boites de raphia. Les vaporisateurs et les vieux chiffons dans les caisses de vin, le fil à couper le beurre à cheval sur un vieux clou dépassant d’une poutre, la blouse de sculpteur posée sur le barreau d’une échelle en bois.

Voilà ! j’ai assez parlé de ce singulier refuge, maintenant je m’y précipite car un atelier de sculpture sans sculpteur … c’est comme la Méditerranée sans les palmiers !

Emmanuel Sallenave