25B - Françoise L. l'Atelier des villes, l'atelier des champs

L’atelier des villes, l’atelier des champs.

Pour pénétrer dans l’atelier des villes, il faut descendre trois marches. Deux néons éclairent l’établi central, le sol de béton est de belle couleur jaune, le long des murs, plusieurs étagères. Sur celles-ci un joyeux désordre bien ordonné : A gauche de l’entrée, tout en bas les pots de peinture, en haut à portée de main, les outils en pagaille, des tournevis, un ciseau à bois, un marteau, des pinces et bien sûr les précieux serre-joints. Un peu plus loin à droite, de petits casiers où sont rangés par taille les clous, les vis et les écrous. Dans un recoin sombre le maître de ces lieux a entreposé des planches de sapin, une ou deux plaques de contreplaqué et quelques tasseaux au cas où…Sur le mur du fond des affiches d’Hundertwasser, en bas une grande table, sur laquelle attend un pêle-mêle de travaux : un guéridon à réparer, un vase ancien à recoller, le meuble jamais terminé et le nez de la sorcière à rafistoler. Revenons à l’établi central où se passe le cœur de l’action : Il y trône toujours un ouvrage en cours : peut-être un bureau de bois clair tout en arrondi avec quelques tiroirs secrets taillés sur mesure, peut-être un vieux cheval de bois à rafraîchir.

Je me souviens d’un mois de novembre particulièrement sombre, il y a quelques années. Heureusement une commande est arrivée. Une amie avait un projet précis, c’était prioritaire. Le onze novembre, nous sommes partis en expédition, acheter les fournitures nécessaires, du médium très fin. Seul le BHV possède ce trésor. Il a fallu braver les embouteillages. Le maître d’œuvre a ensuite tracé les plans, fait des gabarits, monté les murs puis construit le toit à charnières. Chaque soir, impatiente je descends voir l’avancée des travaux, dans cette cave un vieux souvenir brisé est en cours de réparation. Cette maison tant regrettée où petite fille j’avais joué inlassablement pendant des heures, renaît devant moi. Sa façade se dresse fièrement, à l’intérieur un petit escalier mène au dernier étage, dans le salon, une cheminée avec son miroir n’attend plus que ses flammes de papier. Mon chagrin d’enfance s’est évaporé. De nouveau je peux jouer, passer ma main à travers les fenêtres, vérifiant ainsi les proportions. Le chef de chantier, les yeux rougis par sa peine fignole son ouvrage, il a conçu des étages amovibles pour pouvoir être tapissés aisément. Dans les rues, sur les balcons, Noël se prépare, la ville scintille de mille feux, notre humeur s’illumine.

Bientôt, cette maison de poupée sera déposée au pied du sapin, pour une autre petite fille. Le charpentier a rangé ses outils et a repris la route.

L’atelier des champs est d’une autre nature, Il s’ouvre de plain pied, tantôt sur un doux parterre d’herbe verte, tantôt sur un tapis de feuilles mortes. Un grand cerisier le surplombe de ses branches. De la porte ouverte, un soir d’été nous avons aperçu des renardeaux batifolant dans la prairie. Les murs de l’atelier ont été fraîchement peints en blanc. Tout autour des étagères métalliques, au centre une simple planche repose sur deux tréteaux, la brouette à ses cotés. Comme dans l’atelier des villes un doux désordre y règne. Ce n’est plus les mêmes machines, les tronçonneuses, débroussailleuses et fendeuse à bois ont remplacé perceuse à percussion, scie circulaire et défonceuse. Sur l’étagère supérieure une veille chaîne stéréo chante des refrains de Joséphine Baker.

Pour la jardinière que je suis, il y a une étagère où je retrouve mes instruments. Ils ont chacun leur place fixée au mur. Il y a la pelle et la griffe pour planter les bulbes à la Toussaint, les sécateurs pour tailler, le petit pour les rosiers, le moyen pour le lilas et le coupe-branche pour les rameaux haut perchés, sans oublier la scie courbe pour couper les branches du noyer.

Dans cet atelier, mon corps citadin a appris un autre langage, celui des saisons : l’éclosion des tulipes au printemps, la cueillette des framboises et groseilles en été, la récolte des noix avant la chute des feuilles, le ramassage des brindilles et autres branchages pour le feu dans la cheminée. Cette année les ombres de novembre sont de retour, un trouble viral a envahi toute la planète. L’atelier des champs est mon refuge, mon âme perchée s’inquiète et cuisine en secret, loin de la rumeur de la ville.

Y aura-t-il de la neige à Noël ? Le printemps sera-t-il précoce cette année ? Dans ce ciel obscur, demain une étoile se lèvera.

Françoise L.