25B - Séverine L. Avant guerre et après

Avant guerre… et après

Il avait commencé sa vie d’ouvrier qualifié en confectionnant les sièges en cuir et les capotes des premières automobiles. Il aimait caresser le cuir lisse et doux, était attentif à la régularité des points. Son honneur aurait été écorné par un point de travers, plus court ou plus long que ses voisins. Il avait l’amour du travail bien fait, il le transmit à son fils ainsi que le respect de la pièce usinée : son fils qui préférait se casser le pied plutôt que de laisser tomber au sol la pièce qu’il venait de polir.

Ses grosses mains, souples et musclées car le travail demandait de la force, se faisaient douces et caressantes pour apprécier « la belle ouvrage ».

Il arrondissait ses fins de mois par des petits travaux de cordonnerie ; j’ai toujours dans ma grange l’enclume à trois têtes, le petit marteau courbe et l’alène de mon grand père.

Pieusement gardés par mon père, ils sont désormais miens et je me surprends parfois à leur sourire, à vouloir caresser l’enclume. Tant il est vrai que dans le monde ouvrier l’outil symbolise la personne, il en est le prolongement.

Il y a encore, quelque part dans l’atelier de mon père, la boîte à outils de mon grand-père.

Un coffre de bois fait main avec beaucoup de précision, de patience et d’application.

Comme tous les objets qu’il faisait, d’ailleurs.

Ce coffre contient des morceaux de cuir, des bouts de sangle et une foule d’autres choses dont je n’ai aucune idée. Certaines d’entre elles ont bien 100 ans maintenant.

Je me suis fait la promesse de l’ouvrir bientôt.

Enfant, je voulais toujours y aller voir.

Alors les yeux gris pétillaient et un index noueux venait barrer le demi-sourire :

« Chut… c’est ma boîte à malice ! Il ne faut pas laisser la malice s’échapper… »

Il réhabilitait aussi les vieux matelas de laine que lui confiaient les gens, aérant la laine, la cardant, cousant à intervalles réguliers les pompons qui serviraient à la maintenir.

C’était un travail difficile qui là aussi demandait de la force et de la précision.

Il recousait ensuite l’enveloppe du matelas à l’aide de deux aiguilles, une dans chaque main.

Les points de l’une consolidaient les points de l’autre.

J’adorais le voir coudre aux deux aiguilles, dans un geste ample souligné d’un « Han ! » qui ponctuait la bonne exécution du point. Un peu comme le faisait son frère boulanger en brassant la pâte dans son pétrin. C’était une famille de « rudes travailleurs » comme on disait dans leur village natal.

Il est parti trop tôt, emmenant avec lui sa force, sa tendresse et sa voix rocailleuse.

Je vais bientôt devoir vider l’atelier de mon père, avec l’établi qu’il s’était fabriqué et qui a vu naître ou renaître tant d’objets entre ses mains expertes et précises.

Avec dessus, l’étau de mon grand-père Albert, forgeron chez Renault. En dessous, la boîte à outils de mon grand-père Claude, sellier-bourrelier chez Renault.

C’est là que mes deux grands-pères se sont rencontrés. C’est là qu’ils ont tenté de refaire le monde.

Renault-Billancourt n’existe plus.

Les deux compères sont quelque part, ensemble, à continuer de refaire un monde plus beau, plus juste.

Mon père les a forcément rejoints et apporte sa pierre à l’édifice.

Me restent l’établi de René, l’étau d’Albert, l’enclume, le marteau et l’alèse de Claude.

Une boîte à outils âgée de 100 ans

Le souvenir de leur tendresse.

Et le respect du travail bien fait.