26 A - Bruno - Eloge funèbre de Jacqueline Lavanne

Mesdames, Messieurs,

Chers amis,

Au commencement était le Verbe. Et puis après, plus rien. Et c’est tant mieux. Le néant réparateur, le repos des âmes, la paix entre les Hommes, enfin !

Avec Jacqueline Lavanne s’éteint un prodige, une exception qui fera date dans l’histoire de l’humanité. Jacqueline Lavanne, Mozart de la médisance gratuite, Bobby Fischer du fantasme calomnieux, Albert Einstein du préjugé absurde. Cette femme réunissait en elle tant de talents mis au service de la bêtise et de la méchanceté que les comparaisons rendent bien mal compte d’une réalité qui dépasse l’entendement.

Sa naissance elle-même sonna comme un avertissement fait au monde. On rapporte qu’à peine sortie du ventre maternel, elle poussa un cri stridulent suraigu, qui stupéfia la sage-femme au point qu’elle crut à une défaillance de l’enfant et alerta le médecin de garde, lequel ne constata rien de préoccupant mais, comme il le raconta plus tard dans ses mémoires, crut tout de même déceler dans l’oeil du nouveau-né comme un « mensonge exprimé de bonne foi ».

La jeune Jacqueline grandit sans heurts. Ceux qui l’ont fréquentée lors de ses jeunes années ont, depuis, témoigné de ses étonnantes prédispositions au dénigrement, à son art consommé de la désinformation, à sa faculté de monter ses camarades les uns contre les autres. Jeune adulte, elle n’avait pas son pareil pour éliminer ses rivales grâce à une imagination fertile et ses commentaires savamment diffamatoires. On ne compte plus les victimes de ses discours calomnieux, les pauvres jeunes filles désespérées, éconduites par l’élu de leur cœur, esprit faible persuadé de la réalité des infamies semées au gré de ses humeurs et de ses fantasmes.

Seule véritable disposition intellectuelle, sa force de conviction s’affina avec l’âge. N’ayant développé aucune autre aptitude que celles mobilisées pour discréditer ses contemporains, elle dut se contenter de modestes emplois de femme de ménage. Jacqueline Lavanne sut évidemment gagner la confiance de ses employeurs successifs en éliminant l’une après l’autre toutes ses concurrentes aux moyens d’insinuations malveillantes savamment disséminées. Si elle passa sa vie à faire des ménages, cela ne l’empêcha pas d’en défaire aussi. Chacun se souvient du divorce à rebondissement qui fit les choux gras des magazines à sensation, secoua la profession théâtrale toute entière et risqua de conduire le théâtre du Ranelagh à la faillite [1]. Qui aura oublié que, lors du procès de cette autre femme prénommée Alice, le témoignage de Jacqueline Lavanne à la barre de la cour d’assises précipita la perte de Thomas Poedlife, le célèbre animateur du petit écran ? [2]

Combien sont-ils ces pauvres êtres, vaincus par la puissance de persuasion de ce monstre capable de faire croire à n’importe quel mensonge, par la seule magie de son verbe ? Un jour viendra peut-être où ceux qui ont succombé à ses tentations se reconnaîtront, se retrouveront pour célébrer ensemble l’anéantissement de celle qui causa leur perte.

Jacqueline Lavanne présentait en effet cette étonnante propension à vouloir affirmer à la face de la terre entière sa vision de l’univers, une version fantasmée des forces gouvernant le monde au moyen d’improbables constructions mentales, à la fois naïves mais aussi tellement plus simples à assimiler qu’il était facile de s’y laisser tenter plutôt que de fournir l’effort d’appréhender la complexité du réel. Mais comment cette femme d’origine modeste aura-t-elle réussi ce tour de force d’être écoutée par tant d’esprits pourtant éduqués, suivie par autant d’âmes crédules, crue sur parole au simple énoncé de ses affirmations qui, pour être la plupart du temps dénuées de tout fondement, accédaient au rang de vérités incontestables ? Par quelle magie aura-t-elle réussi à transformer le faux en vrai ? Peut-être pour y répondre, nous faudra-t-il au moins admettre ceci : que le mensonge ne se forme pas dans la bouche de celui qui parle mais dans l’oreille de celui qui écoute.

Une disparition prête toujours à méditer. Qu’on ait aimé le disparu, admiré son œuvre, détesté le personnage ou contesté son action, une existence offre immanquablement matière à réflexion. Celle de Jacqueline Lavanne se révèle à l’examen une source inépuisable d’enseignements, pour peu qu’on se penche sur sa singulière destinée.

[1] Note de l’éditeur : voir ici https://sites.google.com/site/lapassagereonline/11---il-faut-qu-on-parle/11b---bruno---rideau

[2] Note de l’éditeur : voir ici https://sites.google.com/site/lapassagereonline/06---24-h-de-la-vie-d-une-femme/6b---bruno---toujours-est-il