26 A - Dominique B - Le vol de l'ange

L’ange va voler !

A ces mots, la foule, jusque-là silencieuse et pétrifiée, n’applaudit ni ne crie. Elle rythme de ses mains les battements d’un cœur… de milliers de cœurs. L’ange va voler à son tour. Sa mèche blonde va flotter dans les airs au-dessus des eaux argentées. Sur la place de Mai, les mères saluent la nouvelle de leurs larmes de sang et leur douloureux cortège s’enroule lentement autour de la place. L’ange blond va voler à son tour. Et ce vol ordonné par la Cour ne sera pas une victoire, ni une revanche. Seulement le dernier des vols de la mort. Lui qui en a tant organisé, se vantant de son efficacité au service de la Mère Patrie, de sa mission de protection de la Mère Patrie, de sa grande humanité qui lui a permis d’anesthésier tous ces dangereux communistes de 20 ans avant de les jeter par les portes ouvertes des hélicoptères. Lui, Alfredo Astiz, l’ange blond de la mort, « El angel rubio de la muerte » est condamné à être jeté d’un hélicoptère au-dessus des eaux argentées. A 5000 mètres d’altitude, un mètre pour chaque disparu, la porte glissera, le vent glacial le frappera au visage, des bras puissants le pousseront hors de l’habitacle. Il aura le temps de voir, sous lui, le vide l’avaler. Il tourbillonnera, pauvre loque inhumaine, ivre de terreur à l’approche de sa dernière minute, de sa dernière seconde. Son dernier regard captera l’éclat métallique des eaux mortelles. Son corps disloqué par le choc du mur liquide disparaitra à jamais, sac d’ordures éventré.

Au même moment, au-dessus de Buenos Aires, des milliers, des millions de ballons s’envoleront.

L’ange, enfin, a volé. L’ange, enfin, est tombé. L’ange est mort. Enfin.