26 B - Dominique B - Quelque chose à vous dire...

Le vieil homme prépare « son moment » ! Dans sa vie calme et solitaire, il se ménage des rendez-vous pour rythmer ou ponctuer ses journées. La météo à 20h chaque soir très utile pour prévoir ses sorties, Questions pour un champion à 18h afin d’entretenir la rapidité de connexion de ses neurones, les courses alimentaires chaque matin avec son « tote bag » à fleurs rouges, cadeau de l’adolescente rebelle de sa voisine, lecture des journaux sur sa tablette après le petit-déjeuner, une heure de marche après la sieste… Il ne regrette pas sa vie trépidante d’avant. Professeur à la retraite lui convient tout à fait. Du temps pour lire, pour admirer les métamorphoses quotidiennes de la nature, pour écouter, pour apprendre encore une multitude de petites ou grandes choses, pour bavarder avec ses vieux compères. Chaque mercredi, il retrouve Joseph, ancien professeur de latin et grec à la Sorbonne. Ils déjeunent chez Albert, le roi de l’entrecôte au feu de bois, et discutent de tout et rien… en latin ! Albert leur offre le pichet de Bourgogne qu’ils sirotent en souriant aux convives venus assister à ce spectacle inhabituel. Papoter en latin ! Quelle récréation ! Ils inventent les mots qu’ils ont oubliés au nez et à la barbe des auditeurs médusés. Ils ont à nouveau 20 ans pendant une heure ! Chacun a rédigé son épitaphe confiée à l’autre, armés de la certitude qu’ils ne mourront pas le même jour. Le premier à disparaître sera ainsi assuré du respect de son voeu. Lot de consolation pour le survivant, il prononcera l’oraison funèbre de son vieux complice. Elles aussi sont prêtes. En latin bien sûr.

Mais là, ce soir, c’est dimanche. Il a plu toute la journée et la nuit est tombée très tôt. Un petit remontant s’impose pour éclairer la morosité de ce jour. Il choisit une bouteille de vin blanc. Un « Côteaux du Layon ». Un beau verre de cristal taillé. Il fait jouer la lumière derrière le breuvage divin dont l’or chatoie sans ostentation. La première gorgée, moelleuse, dévoile ses arômes de miel et de fruits confits. Rond et équilibré, sa vivacité en finale appelle un sourire de plaisir. Il ne résiste pas à un deuxième verre. Une douce béatitude l’enfouit dans son fauteuil. Il ferme les yeux et glisse peu à peu vers une somnolence légère, un voile rêveur.

Debout sur une estrade, face à l’amphi dont chaque siège, chaque marche sont occupés par une armée d’étudiants, il est à nouveau Le Professeur Marcassan. Il place ses notes avec soin sur le bureau mais sait qu’il ne les consultera pas. Le silence se fait. Grave et attentif. Gourmand aussi. Il croise ses mains derrière le dos, se dresse un instant sur la pointe des pieds. Quelques « bonjour M’sieur » fusent, sitôt suivis d’applaudissements. Le rituel accompli, il sourit.

« Bonjour jeunes gens ! Aujourd’hui, comme hier et probablement demain, nous allons nous éloigner du programme officiel ! Une multitude d’ouvrages ont déjà été consacrés à nos valeureux auteurs. Lisez-les ! Non, aujourd’hui, nous allons parler d’amour. Pas de sexe, non. D’amour. Prêts ?

Au commencement était le Verbe. Ou était-ce le désir de verbe ?

Des milliers d’années plus tard, gravés, subversifs, dessinés, suggérés, mensongers, interdits, imprimés, tueurs, détournés, révélateurs, chantés, massacrés, corrompus, les mots sont toujours nos maîtres et nos esclaves.

Qu’avons-nous donc à dire ? Tout, chaque jour… du « bonjour » matinal au saut du lit au baiser affectueux de « bonne nuit », nous disons. Rien aussi, chaque jour. Ce tout et ce rien articulent nos vies, nous attachent ou nous détachent, saupoudrent des joies ou grisaillent notre air. Nous, petits chevaux courageux et têtus, tirons nos attelages de mots pour dire, à l’infini. Ombrés de nos désirs secrets, ils fourbissent nos pensées. Chuchotés dans l’obscurité des chambres d’amour ou hurlés sous les feux des tyrans, ils se font entendre, loin parfois. Leurs voyages sinueux décorent nos peines. Le halo étourdissant qui les entoure fait briller les yeux des enfants. Vigoureux et révélateurs lorsqu’ils nous échappent. Dans les plis de leurs jupes soyeuses s’épanouissent les espoirs ou naufragent les chimères. Ils manquent parfois et nous voilà alors orphelins, apatrides. Les mères les chantonnent pour guider vers le bord du sommeil leurs merveilleux bébés. Butant sur le bout de la langue ou à la pointe du stylo suspendus, ils tardent à nous rejoindre, galopins facétieux de l’esprit. Traducteurs infatigables de nos troubles, ils pèsent ou allègent l’instant. Les timides les bredouillent, les arrogants les trompètent, les bambins les zozotent, les anciens les chevrotent, les inquiets les fuient en silence, les poètes les modulent, les écrivains les tordent. Nos désarrois les engourdissent de lenteur. Grossiers ou vulgaires, ils témoignent d’une violence indomptée. Les pages énivrées de nos livres culbutent nos certitudes vacillantes. Ils habillent la foi de volutes enluminées et travestissent nos mensonges de brunes silhouettes. Rieurs, farceurs ou moqueurs, nous jouons avec eux, effrontément.

De toute leur beauté, ils avouent nos amours. Nos amitiés leur confient nos âmes bruissantes. Nos gratitudes s’égrènent au seuil des lèvres. Nos libertés s’affirment dans leur brise.

Dire… dire… aimer dire… dire pour aimer… les mots.

Aimez-vous donc jeunes gens… en mots aussi ! »

Il sourit à sa vie. Heureux. Simplement.

Le professeur s’endort.